4 février 2014 - Iran - Intervention de M. Laurent Fabius aux « Mardis de l’Essec »

Iran - Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, aux « Mardis de l’Essec » (Cergy Pontoise, 04/02/2014)

La question posée est celle du nucléaire iranien. Depuis de nombreuses années, beaucoup suspecte l’Iran de vouloir se doter de l’arme nucléaire. Or nous avons - les Français, les Américains, les Britanniques, les Russes et les Chinois - une position qui consiste à dire aux Iraniens que pour le nucléaire civil il n’y a pas de problèmes mais que pour l’arme atomique c’est non. Nous considérons que le nucléaire civil est une source d’énergie dont chacun peut disposer, mais que la prolifération nucléaire est un énorme danger surtout dans cette zone. Si l’Iran se dote de l’arme nucléaire cela fera réagir ses voisins (la Turquie, l’Arabie Saoudite…) qui chercheront à s’en doter aussi. Autant l’arme nucléaire peut jouer un rôle de dissuasion, comme à l’époque de la guerre froide, autant si vous mettez dans la même région, en proie à des conflits religieux, des pays qui ont tous l’arme nucléaire vous êtes sûrs d’avoir une catastrophe.

Aussi notre position est simple : oui au nucléaire civil et non à l’arme atomique.

Quant à l’enrichissement cela pose différents problèmes. Nous avons des discussions entre le 5+1 (5 membres du conseil de sécurité plus l’Allemagne) avec l’Iran. Les États-Unis nous ont prévenus qu’ils avaient des discussions approfondies avec les Iraniens. Ensuite une conférence a été organisée à Genève pour savoir si on pouvait trouver un accord. Les Américains nous affirmaient, qu’à la suite de discussions avec les Iraniens, qu’il pourrait y avoir un terrain d‘accord traduit par ce texte. Après examen de ce dernier nous avons pensé - sans que cela soit interprété comme une rebuffade - que ce texte ne comportait pas les clartés nécessaires notamment sur quatre points.

Tout d’abord il ne disait pas d’une façon claire et nette que l’Iran avait droit au nucléaire civil mais pas au nucléaire militaire. J’ai proposé d’inscrire, dans le prologue, une phrase prononcée par le président Rohani (« under no circumstances will Iran ever seek or develop any nuclear weapon »). C’est clair et net.

Le deuxième élément portait sur le réacteur dit d’Arak. Il y a plusieurs modes de réacteurs dont ceux qui produisent du plutonium et qui sont particulièrement dangereux. Ils ne peuvent pas être détruits sous peine de prolifération nucléaire. Cette question n’était pas traitée dans l’accord qui nous était soumis et c’est évident que si l’on dit oui au nucléaire civil et non au volet militaire il fallait se préoccuper de ce réacteur d’Arak.

Les troisième et quatrième questions portaient sur l’enrichissement. Il est facile, sur un plan technique, de passer à l’uranium enrichi à 5 %. C’est un peu plus compliqué pour passer à 20 %. Mais une fois passé ce cap, il est relativement facile d’arriver jusqu’à 90 %. Aussi il fallait se préoccuper de chiffrer les objectifs pour l’enrichissement jusqu’à 5 % et des stocks d’uranium jusqu’à 20 %. Ces questions n’étaient pas traitées et tout le travail de la délégation française a été de dire que nous appuyons cet accord mais qu’il fallait que celui-ci soit clair et nous avons proposé d’y apporter quatre modifications. Nous en avons discuté avec nos partenaires du 5+1 et ils ont considéré que nos propositions étaient fondées. Nous sommes revenus vers les Iraniens et John Kerry, de manière très honnête, a présenté notre proposition. Les Iraniens n’ont pas été très heureux et ont répondu qu’ils se retiraient des discussions mais, quelques jours plus tard, ils ont finalement accepté ces positions.

Les Français n’ont pas voulu faire un coup mais simplement nous pensons qu’il faut être clair. Où en sommes-nous actuellement ? Cet accord a été passé et il a commencé à être appliqué. Il comporte des engagements de part et d’autre. De la part des Iraniens, il s’agit, entre autres, d’arrêter l’enrichissement dans la centrale d’Arak et de notre côté il s’agit de suspendre les sanctions à hauteur de 10 % de l’ensemble des sanctions et nous respectons notre engagement.

La deuxième phase de la discussion, qui doit porter sur un accord définitif, est plus délicate et doit résoudre la question suivante : les Iraniens acceptent-ils de renoncer effectivement à la perspective d’avoir l’arme nucléaire ou veulent-ils rester au niveau technologique où ils se trouvent au début de 2014 ? Cette question est décisive. Nous allons en discuter durant les prochaines semaines (nous avons 6 mois pour nous mettre d’accord). Si nous y arrivons cela voudra dire que nous avons enlevé un élément majeur d’incertitude dans cette région. Si il n’y a pas d’accord, parce que les Iraniens ne l’accepte pas, c’est autre chose.

(…)

L’un de nos objectifs en matière de politique étrangère, c’est la sécurité et on a évoqué le Mali, la République centrafricaine, l’Ukraine et maintenant l’Iran. Le rôle d’un chef d’État c’est d’assurer la sécurité de ses habitants.

(…)

Sur le point de la sécurité il faut saisir l’opportunité d’approfondir les discussions avec les Iraniens avant d’aboutir à un accord. Je souhaite qu’un accord soit trouvé mais que celui-ci ne soit pas approximatif et surtout qu’il y ait une renonciation à l’arme nucléaire de la part des Iraniens. Je dis souvent, et cela fait sourire mes interlocuteurs dans différents pays, que l’on est enceinte ou pas mais on ne peut pas être à moitié enceinte.

On ne peut pas jouer avec cela car il s’agit de la sécurité d’un pays, d’une région et même de notre sécurité. Derrière le nucléaire il y a des armes balistiques qui peuvent contenir des composantes nucléaires et être lancés sur des pays comme le nôtre. Je ne veux pas d’ambiguïté et je sais que la situation est difficile. D’ailleurs, quand nous discutons avec les Iraniens ils nous mettent en garde contre les opinions divergentes dans leur pays et qu’il faut profiter de leurs bonnes dispositions. Nous sommes d’accord sur ce point à condition qu’il n’y ait aucune ambiguïté./.

Dernière modification, le 06/02/2014

haut de la page