4 février 2014 - Syrie - Intervention de M. Laurent Fabius aux « Mardis de l’Essec »

Syrie - Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, aux « Mardis de l’Essec » (Cergy Pontoise, 04/02/2014)

Q - Monsieur le Ministre, au lendemain de bombardements à Alep, pourriez-vous nous expliquer le regard que vous portez sur cette crise dans le contexte de Genève II ?

R - Sur la Syrie - qui est une tragédie absolue avec 140.000 morts, des millions de gens déplacés, déportés et des conséquences extrêmement lourdes sur l’Irak, la Jordanie, le Liban et sur l’ensemble de la région. Il y a aussi des tortures et l’utilisation d’armes chimiques. Il faut rappeler que le début de ce conflit est une petite manifestation dans un village de Syrie où quelques jeunes n’étaient pas favorables au régime de Bachar Al-Assad. Ensuite la façon dont les choses ont été réprimées fait que nous nous retrouvons deux ans plus tard avec un conflit gravissime et des pays qui se font la guerre par personnes interposées.

C’est le premier conflit grave auquel j’ai été confronté depuis que j’ai été nommé à la tête du Quai d’Orsay, c’était en juin 2012. Il y a eu la conférence dite de Genève I et, à l’époque, il suffisait d’un mouvement, qui n’aurait pas été très fort, pour que Bachar Al-Assad tombe. À l’époque, il n’y avait en Syrie ni terroristes, ni Hezbollah, ni Iraniens et nous étions en juin 2012. Nous, nous avons pris une position à l’époque consistant à dire : « M. Al-Assad est le bourreau de son peuple, il n’est pas question de le soutenir ; donc, nous allons soutenir l’opposition modérée ».

Mais notre position, qui était juste, ne s’est pas traduite au plan international, pourquoi ? Il y avait les élections américaines et les choses ont été neutralisées parce que les Américains n’ont pas voulu prendre de position forte sur le terrain. Et puis les pays arabes étaient eux-mêmes divisés.

On était en juin 2012, cela a duré jusqu’en février 2013 avec l’arrivée du nouveau secrétaire d’État, John Kerry, qui a succédé à Hillary Clinton. J’ai eu des conversations avec John Kerry, mais à ce moment-là le Hezbollah, Al Qaïda et les Iraniens ont commencé à s’installer en Syrie. Et puis les Russes avaient apporté chaque jour davantage de matériels. Du coup, M. Bachar Al-Assad s’en trouvait renforcé.

Là, nous sommes beaucoup plus tard. Quelle est notre position ? Qu’essaie-t-on de faire ? Que va-t-on essayer d’arriver à faire ? Nous disons : M. Al-Assad, bourreau de son peuple, ne peut certainement pas être son avenir. Mais nous ne sommes absolument pas prêts à soutenir les terroristes, Al-Qaïda, Al-Nosra, etc.

En conclusion, comme nous ne voulons ni de Bachar Al-Assad ni des terroristes - avec les conséquences que cela aurait sur l’ensemble de la région, et nous n’en sommes pas loin -, nous disons que nous soutenons ce que l’on appelle l’opposition modérée qui a pris des positions disant que la Syrie doit être unie, qu’il faut reconnaître les chrétiens et les différentes communautés.

Le problème est que cette opposition modérée doit se battre, et c’est extrêmement difficile, des deux côtés : d’un côté le clan de Bachar Al-Assad, et de l’autre les terroristes qui sont souvent d’ailleurs d’accord entre eux, même si, officiellement, ils se combattent.

L’objet de Genève II c’est, selon les termes de Genève I - et j’ai bien Genève I à l’esprit puisque c’est moi qui tenais la plume -, de créer, par consentement mutuel entre les gens de Bachar Al-Assad, mais sans lui, et l’opposition modérée, un gouvernement de transition doté de tous les pouvoirs exécutifs, en formulation anglaise c’est « transitional body with full executive power ».

Le deuxième objet, c’est arriver à prendre des mesures humanitaires pour établir des cessez-le-feu, débloquer les villes d’Homs et d’Alep. Il y a eu huit à dix jours de conversations. Pour le moment on n’arrive à rien mais il faut quand même continuer. Pourquoi ? Parce que la solution ne peut être que politique. Si elle n’est pas politique, elle est militaire. Qui peut croire raisonnablement que, dans un conflit où d’un côté il y a les Russes, les Iraniens, les Syriens et, de l’autre côté - sans trahir de grands secrets -, des pays arabes et puis le soutien direct ou indirect de pays occidentaux, qui peut croire qu’il va y avoir une victoire militaire ? Personne.

Q - Même si les États-Unis ont indiqué qu’ils aimeraient relancer la livraison d’armes…

R - … Donc, il faut arriver à une solution politique. Mais il faut faire preuve d’une énorme détermination et de pressions notamment sur les Russes ; j’ai fait une déclaration aujourd’hui. M. Bachar Al-Assad avait accepté, et les Russes avec lui, de sortir les armes chimiques parce que la France avait menacé…

Q - 5 %...

R - …Mais il devait sortir 100 % des armes chimiques aujourd’hui et seulement 5 % ont été sorties. Il faut que l’opinion publique internationale, nous et l’ONU, fassions pression. Cela ne veut pas dire que ce soit facile, que nous allons y arriver demain. Mais la diplomatie, épaulée par la force, c’est aussi cela, c’est-à-dire essayer de prendre la position la plus juste possible et, à partir de là, en nouant des alliances, pousser dans cette direction-là.

Les choses sont tragiques et il y a, en même temps, quelques petites zones d’espoir. J’étais ce week-end à Munich où j’ai eu pas mal de conversations avec les uns et les autres. Et il est possible, même si c’est fragile, que la contagion qui jusqu’à présent existait entre la Syrie et le Liban s’arrête, parce qu’il semble que les puissances voisines aient accepté de déconnecter le sort de la Syrie du sort du Liban. Ce qui permettrait à nos amis Libanais - peut-être suis-je trop optimiste - d’avoir un espoir que le drame syrien ne soit pas contagieux chez eux.

Q - Cela veut dire quoi une « déconnexion » ?

R - Cela veut dire que le Liban, qui est un petit pays, a actuellement 25 % de sa population qui vient de réfugiés syriens. Et Bachar Al-Assad, volontairement, fait en sorte que la population syrienne chassée aille au Liban car, lui, son intérêt c’est que le conflit soit régional et, donc, insoluble.

La déconnexion, cela veut dire que - alors qu’aujourd’hui il n’y a pas de gouvernement au Liban -, les puissances voisines, c’est-à-dire l’Iran, l’Arabie saoudite, d’autres accepteraient qu’il y ait un gouvernement entre, d’un côté M. Hariri et, de l’autre, le Hezbollah, ce qui a été refusé jusqu’à présent.

Du même coup, cela permettrait d’avoir un président qui prendrait la suite du président actuel, M. Sleimane. Si c’est le cas, cela voudrait dire que les puissances ont été convaincues - et nous avons travaillé à cela - que la Syrie était un drame horrible mais que personne n’avait à gagner à ce que ce drame horrible en plus se double d’un drame aussi horrible au Liban. Point d’interrogation.

(…)

Q - Bonjour Monsieur le Ministre. Je me permets d’approfondir votre question. Je suis un peu inquiet. Que vont devenir les 2 millions de chrétiens qui sont en Syrie et qui soutiennent Bachar ?

R - Alors c’est vrai que non seulement en Syrie, mais dans l’ensemble de l’Orient, il y a une situation extrêmement difficile des chrétiens d’Orient. C’est vrai partout et notamment en Syrie. La situation est assez étrange, car vous avez raison, beaucoup d’entre eux soutiennent Bachar Al-Assad. Non qu’ils aient un amour immodéré pour M. Bachar Al-Assad qui certainement ne le mériterait pas, mais parce qu’ils ont peur que si Bachar Al-Assad venait à disparaître ou à s’écarter, ce sont les terroristes, disons Al-Qaida pour simplifier, qui prennent le contrôle de la Syrie et qu’eux-mêmes voient leur vie menacée.

C’est une des raisons supplémentaires pour lesquelles nous disons que nous ne voulons ni des terroristes ni de Bachar Al-Assad, mais de l’opposition modérée qui, elle, reconnaît parfaitement évidemment les droits des chrétiens, comme les droits des kurdes, des alaouites et de toutes les communautés. Et c’est une des raisons pour lesquelles nous soutenons cette opposition modérée. Alors elle se trouve souvent entre le marteau et l’enclume. Mais nous disons, et j’ai l’occasion souvent de voir les autorités religieuses de ces pays, qu’ils font ce qu’ils jugent bon de faire, mais Bachar Al-Assad ne les protège pas réellement, il les expose comme une espèce de bouclier.

Je vais vous donner deux cas précis de complicité objective entre Bachar Al-Assad et les terroristes. Il n’y a pas si longtemps que cela, les groupes terroristes anti-chrétiens ont pris contrôle d’un puits de pétrole qui se trouve au nord de la Syrie Et ils ont vendu le pétrole au régime de Bachar. Quand on regarde les bombardements qui ont lieu, y compris récemment, on s’aperçoit que ces bombardements visent beaucoup plus l’opposition modérée que certains groupes terroristes, comme s’il y avait une espèce d’alliance objective.

Donc, concrètement, cela veut dire quoi ? Il faut que tous ceux qui partagent nos idéaux démocratiques affirment la nécessité de défendre les chrétiens, et que nous ne soutenions que les forces qui les défendent effectivement. Et pour ceux qui, comme le gouvernement français, font confiance à l’opposition modérée, qui d’ailleurs a des chrétiens dans ses représentants, il faut que nous leur donnions les moyens de s’affirmer et si possible de l’emporter. Mais votre remarque, qui peut choquer certains, est tout à fait juste malheureusement.

Q - Bonjour Monsieur Fabius. J’aimerais vous poser une question concernant l’attaque chimique qui a eu lieu en août dernier en Syrie. La France s’est illustrée par son empressement à condamner cette attaque, et de l’attribuer à Bachar Al Assad. Aujourd’hui, donc c’était le 14 janvier 2014, une étude publiée par le MIT affirme que Bachar Al-Assad n’était pas à l’origine de cette attaque chimique. Est-ce que aujourd’hui, devant cette assemblée, vous pouvez reconnaître que vous vous être trompé sur cette situation et présenter vos excuses ?

R - Certainement pas. M. Fabius n’est pas en cause. Il y a eu une enquête des Nations unies, qui a diligenté beaucoup d’experts, qui ont établi de la façon la plus ferme qu’il y avait eu un massacre chimique et que ce massacre chimique trouvait son origine dans les rangs du régime. Mais il y a toujours des gens pour contester l’évidence. Malheureusement l’évidence est absolument incontestable, et les mêmes personnes, en l’occurrence M. Bachar Al-Assad, qui deux jours auparavant niaient qu’ils possèdent des armes chimiques, ont été obligées de reconnaître deux jours après, non seulement qu’ils en possédaient mais aussi qu’ils les avaient utilisées. Faites attention, Monsieur, il faut bien sûr toujours être très méticuleux sur les preuves, mais quand on est en face d’un criminel, il faut dire que c’est un criminel./.

Dernière modification, le 06/02/2014

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