Le temps a suspendu son vol à l’écoute de l’entretien exceptionnel que nous offraient, dans une tranquille simplicité, deux des plus grands écrivains vivants, le roumain Norman Manea et l’israélien Aharon Appelfeld, ce lundi 7 décembre à Beit Avi Hai à Jérusalem.

Invités par « Kisufim », deuxième édition de cette rencontre internationale des écrivains et poètes juifs et questionnés sur la part juive de leurs œuvres, après avoir parcouru leur passé commun d’enfants de la Shoah puis retourné, pour Manea, sur l’engouement suivi du désaveu de la Roumanie communiste et pour Appelfeld, sur l’exil intérieur du nouvel immigrant balloté dans les remous du tout jeune Etat, ils finissent par nous retourner la question, à nous, public écrasé d’humilité, en nous enjoignant de nous tourner vers leurs livres. C’est bien la question centrale de ces rencontres entre écrivains de diaspora - Peter Cole, Rodger Kamenetz, Lisa Ginzburg, Alessandro Piperno, David Markish, Marcelo Birmajer et les écrivains français Emmanuel Moses et Myriam Anissimov - et écrivains d’Israël, Haïm Gouri, Israël Pincas, Mihal Govrin, Rafi Weirchert, Eyal Megged, Eli Amir entre autres : peut-on parler pour ces écrivains de la part juive de leurs œuvres ? Les poètes Israël Pincas et Emmanuel Moses préfèrent parler de différences en lieu d’appartenance.

Et si les écrivains israéliens aspirent clairement à une reconnaissance d’universalité, les écrivains juifs de diaspora sans la définir tout à fait, aiment à être comptés parmi la grande famille d’un peuple juif tout aussi indéfinissable. Comme le dit Aharon Appelfeld, la question taraude l’israélien d’aujourd’hui et il n’est de débat, de rencontres où la question de la part juive dans l’Israël contemporain n’est évoquée. Et il se dit chanceux au milieu du brouhaha ambiant d’avoir choisi les mots de l’écriture pour seule patrie. Car voilà bien ce qui les réunit tous, voilà la patrie que tous s’accordent à défendre, la seule patrie qu’ils se reconnaissent : celle de leur langue, celle de la littérature.
Encore deux jours de pur bonheur que nous offre Kisufim, abrités par Mishkenot Sha’ananim, à Jérusalem, au plus près de l’intimité de quelques uns des plus grands auteurs de notre temps.
Roselyne Déry