Dérèglement climatique - COP21

Tribune de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, dans les quotidiens « Le Figaro » et « l’International New York Times » (Paris, 25/04/2015)

La sécurité de l’Europe exige de stopper la dégradation du climat.
En décembre, la France accueillera la 21ème conférence des Nations unies sur le climat, la COP21. L’objectif ? Conclure un accord universel qui limite, d’ici à la fin du siècle, la hausse des températures à 2 °C par rapport à la période préindustrielle. L’espoir de succès est réel, mais la tâche immense : en tant que futur président de cette COP21, mon rôle consistera à faciliter un compromis ambitieux entre 195 États - 196 parties avec l’Union européenne. Dans la négociation, les différences de situation entre des pays qui en sont à des stades de développement distincts créent des différences d’approche. Pour autant, des intérêts communs puissants nous rassemblent : c’est le cas de la sécurité, qui entretient avec le climat des rapports étroits.

Depuis toujours, le climat a été porteur de menaces sécuritaires. On insiste en général surtout sur l’aspect environnemental, mais les désordres climatiques bouleversent l’ensemble des équilibres économiques et sociaux : ils entraînent donc des risques pour la sécurité intérieure des États. En France, les historiens ont montré que les pluies diluviennes de l’année 1788 ont été, par leur impact sur les récoltes, à l’origine de la crise alimentaire qui a contribué au déclenchement de la Révolution française. Plus près de nous, en 2005, l’ouragan Katrina a provoqué un chaos qui s’est traduit par des troubles majeurs à l’ordre public, obligeant à un déploiement de l’armée sur le sol américain.

Les menaces à la sécurité résultent plus largement des risques de conflits internationaux pour la maîtrise des ressources vitales - notamment l’eau -, que les évolutions climatiques peuvent rendre plus disputée. Ce fut ou c’est le cas concernant par exemple les tensions entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie pour le Nil et ses affluents. Entre Israël et ses voisins pour le bassin du Jourdain. Ou encore entre la Turquie, la Syrie et l’Irak pour l’Euphrate.

Un autre facteur d’insécurité provient des déplacements massifs de populations. En rendant certaines zones inhabitables, les sécheresses et la montée des eaux placent des populations entières en déshérence. Celles-ci trouvent souvent refuge dans des régions déjà surpeuplées, entraînant de fortes tensions. Sans repères, elles peuvent devenir la proie de mouvements radicaux. À la fin des années 1970, c’est ce qui s’est produit au Sahel, les sécheresses extrêmes contribuant à l’exode vers la Libye de nombreux Touaregs, qui y ont pour la plupart été enrôlés dans la « Légion islamique » de Kadhafi. On en trouve encore la trace dans la déstabilisation du nord du Mali qui a conduit à l’intervention militaire de la France en janvier 2013.

La conclusion est claire : le dérèglement climatique est aussi un dérèglement sécuritaire. Que l’augmentation de la température dépasse 2 °C - ce qui sera le cas si nous n’agissons pas ou pas assez -, et les menaces pour la paix et la sécurité seront multipliées en nombre et en intensité. Une planète « climato-déréglée » deviendra alors une planète de tous les dangers. Ces risques n’ont rien d’une abstraction. En Égypte, une augmentation de 50 centimètres du niveau de la mer provoquerait le départ de 4 millions de personnes fuyant le delta du Nil, avec des conséquences sécuritaires dans toute la région. La désertification accrue de zones instables telles que le Sahel favoriserait encore davantage l’essor des réseaux criminels et des groupes armés terroristes qui y prospèrent déjà. De même, le dérèglement climatique exacerberait les menaces qui se concentrent aujourd’hui dans les régions situées du Niger au golfe Persique - qui feront partie des plus touchées. Cet « arc des crises » est en effet aussi un « arc des sécheresses ».

Toutes ces raisons doivent nous convaincre d’une double nécessité. D’une part, il est impératif de limiter le réchauffement au-dessous de 2 °C. D’autre part, il faut réduire l’exposition des populations aux dommages causés par ce dérèglement - notamment en protégeant les côtes face à la montée des eaux et en organisant une meilleure gestion de l’eau dans les zones asséchées. Selon la terminologie des négociations internationales, cela s’appelle agir pour « l’adaptation », thème qui n’a pas toujours reçu l’attention qu’il mérite. L’adaptation devra occuper une place importante dans l’accord à trouver fin 2015, notamment en raison de ses incidences sur la sécurité.
Je veux insister sur un autre aspect essentiel : l’usage massif d’énergies carbonées (charbon, pétrole, gaz) constitue un accélérateur de conflits depuis que celles-ci se trouvent au cœur de nos économies. Pourquoi ? Parce que les gisements d’énergies fossiles sont très inégalement répartis. D’où des dépendances, des convoitises, des rivalités, qui représentent autant de menaces pour la sécurité internationale.

Personne ne doit oublier que la mainmise sur les ressources charbonnières situées de part et d’autre du Rhin a été l’un des enjeux majeurs des conflits entre la France et l’Allemagne. C’est grâce à la communauté européenne du charbon et de l’acier et à la moindre dépendance envers le charbon que ces rivalités ont pu disparaître.

Aujourd’hui, aux portes mêmes de l’Europe, le contrôle des voies d’acheminement du gaz naturel se situe, lui aussi, au cœur de conflits qui menacent de déstabiliser notre continent - comme l’a montré la « guerre du gaz » entre la Russie et l’Ukraine en 2009. En Asie, dans l’archipel des Senkaku, l’exploitation des fonds marins riches en hydrocarbures et la sécurisation des voies d’acheminement de ces ressources sont pour beaucoup dans les tensions entre la Chine et le Japon.

J’en tire là aussi une conviction : nous avons besoin d’une « communauté mondiale de l’énergie propre » pour nous libérer de la dépendance envers les énergies fossiles et des risques de conflits qui lui sont liés. La décarbonation des économies améliore la sécurité - la sécurité énergétique et la sécurité tout court -, car elle égalise l’accès à l’énergie. Un pays qui développe chez lui la production d’énergie solaire ou éolienne ne prend rien à personne : la lumière et le vent qu’il utilise ne sont pas seulement renouvelables, ils appartiennent à tout le monde. Nous ne devons donc pas sous-estimer cet atout majeur pour la paix et la sécurité internationales.

Il résulte de tout cela qu’il est indispensable que la COP21 donne - en premier lieu aux pays en développement - les moyens concrets d’augmenter l’accès à l’énergie tout en décarbonant les économies. Le risque que l’énergie carbonée devienne une cause croissante de conflits dans les décennies à venir en serait considérablement réduit.

Aider les pays à réduire leur risque d’exposition aux dommages climatiques et démocratiser l’accès à l’énergie tout en décarbonant les économies : ces deux impératifs correspondent à nos besoins de sécurité profonds et immédiats. Autour d’eux le regroupement des intérêts mondiaux pourrait et devrait permettre de nouer un accord universel. Si nous voulons atteindre cet objectif - et c’est une question existentielle pour l’humanité -, nous aurons besoin des efforts de tous./.

Dernière modification, le 28/04/2015

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