Dérèglement climatique - COP21 - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international et président de la COP21, avec l’hebdomadaire « Le Journal du Dimanche » (Paris, 31/05/2015)

Q - Alors que certains évoquent déjà un fiasco, craignez-vous un échec du sommet de Paris ?

R - Je vais présider ce sommet, je passerais donc de mauvaises nuits si je vivais dans la crainte de l’échec. Je sais que cela ne sera pas facile. M. Al Gore m’ a dit : « Tu as le job le plus difficile au monde ». Il faut savoir que, en plus d’un sujet très complexe, le texte que nous négocions devra faire consensus auprès de 196 pays, pas un de moins ! Il faut trouver les formules qui conviennent à tous. Mais ces dernières années, une vaste prise de conscience a eu lieu, les dirigeants des grands pays se sont engagés, les présidents des États-Unis et de la Chine notamment ; les entreprises, les villes commencent à bouger. Je fais confiance à l’intelligence humaine. De toute façon, comme le dit M. Ban Ki-moon avec cette formule que j’aime lui emprunter : « Il n’y a pas de plan B parce qu’il n’y pas de planète B ». Nous devons donc absolument réussir.

Q - À moins que les sceptiques aient raison et que le « cirque climatique » ne soit qu’invention...

R - Il reste, c’est vrai, quelques groupes de climato-sceptiques, notamment dans le camp des républicains aux États-Unis. Mais ce courant de pensée a énormément reculé. Depuis des mois, je n’ai pas entendu une fois un seul ministre contester le réchauffement climatique. Et pour cause : ceux qui affirment qu’il n’existe pas, comme ceux qui y croient mais réfutent tout lien avec l’activité humaine, se trompent lourdement. Les scientifiques du GIEC estiment d’ailleurs que le réchauffement, à 95%, est lié à nos activités.

Q - Les discours de nos dirigeants prennent parfois une tournure catastrophiste. Pas sûr que cela soit efficace...

R - Il ne faut pas se voiler la face, les prévisions sont inquiétantes. Si l’on n’agit pas puissamment et rapidement nous allons vers une augmentation moyenne de la température au-dessus de la barre des 2°C que l’on s’est fixée pour la fin du siècle. Nous atteindrons alors 4, 5, pourquoi pas 6°C. Mais attention à ne pas verser dans le fatalisme. Le combat que l’on doit mener désormais vise à montrer que non seulement on doit agir, mais que l’on peut agir. L’extraordinaire évolution de la technologie nous aidera. Imaginez que les coûts du solaire et de l’éolien ont été divisés par 100 depuis vingt ans !

Q - Mais seulement une quarantaine d’États ont pour l’instant fait connaître ce qu’ils sont prêts à mettre sur la table, leur « contribution » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Tous les pays doivent remettre leur contribution d’ici à la fin octobre. La quarantaine de pays qui ont déjà rendu leur copie, dont tous ceux d’Europe et les États-Unis, représentent déjà un tiers des émissions mondiales. Ce n’est pas rien. D’autres devraient annoncer leurs engagements ces prochaines semaines : le Japon, l’Australie, la Chine. Nous devrions arriver à Paris avec un total de contributions correspondant à plus de 90% des émissions. Reconnaissons toutefois que s’engager sur ces émissions à l’horizon 2025, 2030 ou 2050 n’est pas simple. On n’improvise pas cela sur un coin de table. Si vous avez, comme le Bangladesh, un tiers de votre territoire qui risque d’être submergé par la montée des eaux, que des dizaines de millions de vos concitoyens sont concernés, vous devez évidemment agir, c’est une question de vie ou de mort, mais avec quels milliards ? Si vous êtes producteur de pétrole et que l’on vous explique qu’il va falloir aller vers une économie décarbonée, vous pouvez être intellectuellement d’accord mais vous allez demander un échelonnement de votre effort.

Q - La Chine tarde... ? Êtes-vous inquiet ?

Nous sommes impatients, bien sûr. Les pays en développement notamment ont les yeux braqués sur ce grand pays, le premier émetteur de gaz à effet de serre au monde. Si la contribution de Pékin était faible, alors les pays déjà réticents à s’engager ne verraient pas de raison de consentir un effort supplémentaire. Mais je ne suis pas inquiet. Je connais les dirigeants chinois. Je sais leur engagement contre le réchauffement sincère et profond. La Chine, ce pays est le même caractère signifie à la fois risque el opportunité, veut habilement faire de la contrainte climatique une force. Elle est déjà, aujourd’hui, la première puissance en matière d’énergie solaire, de véhicules électriques.

Q - M. Barack Obama, lui, tente de pousser les États-Unis à s’engager plus avant. Mais que vaudra sa signature avec un Congrès hostile à tout accord ?

R - L’obtention d’un accord sans les États-Unis n’aurait pas grande signification. Il nous faut donc trouver une formule qui permette au président Obama d’engager son pays sans qu’il soit à la merci d’un refus du Congrès, dominé par les républicains. Aux juristes de faire preuve d’inventivité ; Mais ce problème n’est pas le plus compliqué de tous.

Q - Lequel l’est ?

R - Je mets en tête la question des finances. Nous nous sommes engagés, nous pays du Nord, à dégager pour ceux du Sud, comme le Bangladesh, 100 milliards de dollars par an pour 2020. Des fonds à la fois publics et privés. Et puis il y a, compris dans ces 100 milliards, le Fonds vert, public, qui sur la période de 2015-2018 a récolté pour l’instant 10,2 milliards de dollars. Nous espérons qu’il pourra commencer à fonctionner avant même l’ouverture de la COP21. C’est un fait, l’essentiel des fonds est apporté aujourd’hui par les États-Unis, l’Allemagne et la France. Je le dis tout net : si nous voulons un accord satisfaisant, les pays riches devront consentir un effort financier supplémentaire.

Q - Certains affirment que l’ensemble des contributions, quel que soit leur niveau, ne permettra pas de limiter la hausse de la température à 2°C. Vrai ou faux ?

R - Quand on fera l’addition des contributions, il est probable qu’on soit effectivement au-dessus des 2°C, peut-être aux alentours de 3°C. Mais ces contributions correspondent au minimum que les gouvernements comptent faire. Notre rôle est de les pousser à faire plus encore, entre autres grâce aux progrès technologiques. Et puis après Paris, les gouvernements ne seront plus seuls. Pour la première fois, les entreprises, les régions, les grandes villes vont aussi proposer leurs solutions. Et c’est en rassemblant tout cela que nous pourrons arriver aux 2° C maximum.

Q - L’accord de Paris doit être contraignant. Cela veut dire qu’il y aura un super gendarme ?

R - On ne met pas un État en prison parce qu’il ne respecte pas un accord, mais les États signataires s’engageront à le respecter. Quant à savoir qui surveillera ce respect des engagements, comment et à quel moment, c’est un point en discussion. Il y a parfois plus incitatif qu’un tribunal. Regardez Standard & Poor’s, la plus grande agence de notation : elle vient de décider que les pays, entreprises et institutions intégrant le risque climatique seront mieux notés que les autres, avec à la clé une incidence financière via des taux d’intérêt moins élevés. À l’inverse, pour les autres, la sanction financière tombera.

Q - Comment persuader les peuples que leur avenir passe par le climat ?

R - En expliquant que le dérèglement climatique n’est pas seulement un problème environnemental. C’est la question de savoir si notre planète va rester habitable ou pas. C’est, en définitive, la question de la paix ou de la guerre pour les générations à venir, la question première dès aujourd’hui et pour demain. Car si l’eau ou la nourriture se raréfient, si des centaines de millions de personnes sont contraintes à migrer, alors les questions sécuritaires s’imposeront à nous.

Q - Tout se jouera donc à Paris ?

R - Paris sera à la fois un point d’arrivée, le premier accord universel sur le climat et le point de départ d’une nouvelle donne. Nous n’avons qu’une Terre, qu’il faut préserver pour nous et nos enfants. Si nous arrivons à passer cet accord en décembre prochain, alors pour une fois le mot « historique » ne sera pas galvaudé./.

Dernière modification, le 08/03/2016

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