Discours de Manuel Valls à l’Assemblée nationale en hommage aux victimes des attentats

Manuel Valls a rendu hommage, mardi 13 janvier, aux 17 victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier devant l’Assemblée nationale. Il a rappelé avec force les valeurs de la République et la détermination du Gouvernement à combattre le terrorisme.


Hommage aux victimes des attentats - Discours... by gouvernementFR

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, Madame et Messieurs les Présidents de groupe, Mesdames et Messieurs les Députés, le président de l’Assemblée nationale, comme tous les orateurs, l’a dit avec force et sobriété : en trois jours, dix-sept vies ont été emportées par la barbarie.

Les terroristes ont tué, assassiné des journalistes, des policiers, des Français juifs, des salariés. Les terroristes ont tué des personnes connues ou anonymes, diverses par leurs origines, leurs opinions et leurs croyances. Et c’est toute la communauté nationale que l’on a touchée. Oui, c’est la France que l’on a touchée au cœur.

Ces dix-sept vies étaient autant de visages de la France, et autant de symboles : de la liberté d’expression, de la vitalité de notre démocratie, de l’ordre républicain, de nos institutions, de la tolérance, de la laïcité.

Nous avons reçu des marques de soutien et de solidarité du monde entier : de la presse, des citoyens qui ont manifesté dans de nombreuses capitales, des chefs d’État et de gouvernement. Tous ces soutiens ne s’y sont pas trompés : c’est bien l’esprit de la France, sa lumière, son message universel que l’on a voulu abattre. Mais la France est debout. Elle est là, elle est toujours présente.

À la suite des obsèques de ce matin, à Jérusalem, de la cérémonie éprouvante, belle, patriotique qui a eu lieu à la préfecture de police de Paris en présence du chef de l’État, et à quelques jours des obsèques de chacune des victimes, dans l’intimité familiale, je veux, comme chacun d’entre vous, rendre à nouveau l’hommage de la nation à toutes les victimes. Et la Marseillaise, qui a éclaté tout à l’heure dans cet hémicycle, était aussi une magnifique réponse, un magnifique message. Aux blessés, aux familles qui sont dans une peine immense, inconsolables, à leurs proches, à leurs collègues, à leurs confrères, je veux dire à mon tour, une nouvelle fois, notre compassion et notre soutien.

Le président de la République l’a dit ce matin avec des mots forts, personnels : la France se tient et se tiendra à leurs côtés. Dans l’épreuve, vous l’avez rappelé, notre peuple s’est rassemblé dès mercredi. Il a marché partout, dans la dignité, la fraternité, pour crier son attachement à la liberté et pour dire un non implacable au terrorisme, à l’intolérance, à l’antisémitisme, au racisme et aussi, au fond, à toute forme de résignation et d’indifférence.

Ces rassemblements - vous l’avez souligné, Monsieur le Président - sont la plus belle des réponses. Dimanche, avec président de la République, avec les anciens premiers ministres, avec les responsables politiques et les forces vives de ce pays, avec le peuple français, nous avons dit - et avec quelle force ! - notre unité. Et Paris était la capitale universelle de la liberté et de la tolérance. Le peuple français, une fois encore, a été à la hauteur de son histoire.

Mais c’est aussi, à nous tous sur ces bancs, un message de très grande responsabilité qui a été adressé : être à la hauteur de la situation est une exigence immense. Nous devons aux Français d’être vigilants quant aux mots que nous employons et à l’image que nous donnons. Bien sûr, la démocratie, que l’on a voulu abattre, ce sont les débats et les confrontations : ils sont nécessaires, indispensables, à sa vitalité, et ils reprendront, c’est normal. Loin de moi l’idée de poser, après ces événements, la moindre chape de plomb sur notre débat démocratique - et vous ne le permettriez pas, de toute façon.

Mais nous devons être capables, collectivement, de garder les yeux rivés sur l’intérêt général et de nous montrer à la hauteur dans une situation déjà difficile : sur le plan économique ; car notre pays est aussi fracturé depuis longtemps ; parce qu’il y a eu des événements graves - nous les oublions aujourd’hui - qui ont frappé les esprits à la fin de l’année à Joué-lès-Tours, à Dijon et à Nantes, même s’ils n’avaient pas de lien entre eux. Nous devons être à la hauteur de l’attente, de l’exigence, du message des Français.

Je veux, Mesdames et Messieurs les Députés, en notre nom à tous, saluer - et le mot est faible - le très grand professionnalisme, l’abnégation, la bravoure, de toutes nos forces de l’ordre : policiers, gendarmes, unités d’élite.

En trois jours, les forces de sécurité, souvent au péril de leur vie, ont mené un travail remarquable d’investigation sous l’autorité du parquet antiterroriste, traquant les individus recherchés, travaillant sur les filières, interrogeant les entourages afin de mettre hors d’état de nuire le plus vite possible ces trois terroristes.

Monsieur le Ministre de l’intérieur, Cher Bernard Cazeneuve, je veux vous remercier aussi.

Vous avez non seulement trouvé les mots justes, mais comme j’ai pu le voir à chaque heure, vous étiez concentré sur cet objectif. Autour du président de la République, également avec vous, madame la garde des sceaux, nous avons été pleinement mobilisés pour faire face à ces moments si difficiles pour la patrie et pour prendre les décisions graves qui s’imposaient.

Mesdames et Messieurs les Députés, à aucun moment nous ne devons baisser la garde. Je veux dire avec gravité à la représentation nationale, et à travers elle à nos concitoyens, que non seulement la menace globale est toujours présente, mais que des risques sérieux et très élevés demeurent, liés aux actes de la semaine dernière : risques liés à d’éventuels complices, ou encore émanant de réseaux de donneurs d’ordre du terrorisme international ou de cyberattaques. Les menaces proférées à l’encontre de la France en sont malheureusement la preuve. Je vous dois cette vérité, et nous la devons aux Français. Pour y faire face partout sur le territoire, des militaires, des gendarmes, des policiers sont mobilisés. Les renforts de soldats affectés - en tout près de 10.000, c’est sans précédent et j’en remercie M. le ministre de la défense - permettent un niveau d’engagement massif. Plus de 122.000 personnes assurent la protection permanente des points sensibles et de l’espace public. Les renforts militaires serviront et servent en priorité à la protection des écoles confessionnelles juives, des synagogues et des mosquées.

Madame et Messieurs les Présidents, après le temps de l’émotion et du recueillement - il n’est pas terminé - vient le temps de la lucidité et de l’action. Sommes-nous en guerre ? La question a en réalité peu d’importance, car les terroristes djihadistes, en nous frappant trois jours consécutifs, y ont apporté une nouvelle fois la plus cruelle des réponses.

Il faut toujours dire les choses clairement : oui, la France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme, et l’islamisme radical. La France n’est pas en guerre contre une religion, la France n’est pas en guerre contre l’islam et les musulmans. Comme l’a rappelé le président de la République ce matin, la France protégera, comme elle l’a toujours fait, tous ses concitoyens ; ceux qui croient comme ceux qui ne croient pas. Avec détermination et sang-froid, la République va apporter la plus forte des réponses au terrorisme : la fermeté implacable dans le respect de ce que nous sommes, un État de droit.

Le gouvernement vient devant vous avec la volonté d’écouter et d’examiner toutes les réponses possibles : techniques, réglementaires, législatives et budgétaires. À une situation exceptionnelle doivent répondre des mesures exceptionnelles. Mais je le dis aussi avec la même force : jamais des mesures d’exception qui dérogeraient aux principes du droit et à nos valeurs.

La meilleure des réponses au terrorisme, qui veut précisément briser ce que nous sommes, c’est-à-dire une grande démocratie, c’est le droit, c’est la démocratie, c’est la liberté et c’est le peuple français.

À cette menace terroriste, la République apporte et apportera des réponses sur son sol national. Elle en apportera aussi là où les groupes terroristes s’organisent pour nous attaquer, pour menacer nos intérêts comme nos concitoyens.

C’est la raison pour laquelle le président de la République a décidé d’engager nos forces au Mali, un 11 janvier, le 11 janvier 2013, le jour où tombait notre premier soldat dans ce conflit, Damien Boiteux. Et la même nuit, Monsieur le Ministre de la défense, trois membres de nos services tombaient en Somalie. Le président de la République a pris une telle décision pour venir en aide à un pays ami, menacé de désintégration par des groupes terroristes, le Mali, pays musulman.

Le président de la République a décidé de renforcer notre présence aux côtés de nos alliés africains avec l’opération Barkhane. C’est un gros effort qu’assume la France, au nom, notamment, de l’Europe et de ses intérêts stratégiques, un effort coûteux : la solidarité de l’Europe doit être dans la rue, elle doit être aussi dans les budgets à nos côtés. C’est un effort impérieux.

Quelle belle image, en effet, donnaient dimanche dernier, coude à coude, des chefs d’État, des chefs de gouvernement, le président de la République et le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta. C’était la meilleure des réponses pour dire que nous menons non pas une guerre de religion mais un combat pour la tolérance, la laïcité, la démocratie, la liberté et les États souverains, ceux que les peuples doivent se choisir. Oui, nous nous battons ensemble, et nous continuerons de nous battre sans relâche.

C’est cette même volonté, curieuse concordance liée au calendrier, que vous exprimerez tout à l’heure en votant le prolongement de l’engagement de nos forces en Irak. C’est également notre riposte, claire et ferme - je m’exprimerai ici même dans un instant, le ministre des affaires étrangères le fera au Sénat - contre le terrorisme, et nous devons avoir pour nos soldats engagés sur les théâtres d’opérations extérieures à des milliers de kilomètres d’ici un profond respect et une grande gratitude.

La menace est aussi intérieure, je l’ai souvent rappelé à cette tribune, et, face à la tragédie qui vient de se dérouler, s’interroger est toujours légitime et nécessaire. Nous devons apporter des réponses aux victimes, à leurs familles, aux parlementaires, aux Français. Il faut le faire avec détermination, sérénité, sans jamais céder à la précipitation, et je ferai mienne la formule du président Le Roux : il n’y a pas de leçon à donner, il n’y a que des leçons à tirer.

Le Parlement a déjà voté deux lois antiterroristes, la dernière il y a quelques semaines encore, à une très large majorité. Les décrets d’application sont en cours de publication.

Le Parlement s’est déjà saisi des questions relatives aux filières djihadistes. Ici même, à l’Assemblée nationale, le 3 décembre dernier, vous avez créé une commission d’enquête sur la surveillance des filières et des individus djihadistes. Le président, M. Éric Ciotti, travaille étroitement avec le rapporteur, M. Patrick Mennucci. Au Sénat, depuis le mois d’octobre, il existe une commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe. Plusieurs membres du gouvernement ont déjà été auditionnés. Les travaux doivent se poursuivre et je sais que le ministre de l’intérieur y est particulièrement attentif. Il a d’ailleurs déjà rencontré hier les groupes et les parlementaires qui travaillent sur ces questions.

Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, Madame, Messieurs les Présidents de groupe, le gouvernement est à la disposition du Parlement, sur tous ces sujets ou sur d’autres que nous avons déjà examinés, et je pense à la question épineuse, particulièrement complexe, mais qu’il faut traiter encore avec plus de détermination, celle des trafics d’armes dans nos quartiers.

Tirer des leçons, c’est d’abord prendre conscience que la situation change en permanence et que les services en charge du renseignement intérieur et la juridiction antiterroriste doivent être régulièrement renforcés.

Je tiens à saluer le travail de nos services de renseignement, DGSI, DGSE, services du renseignement territorial, et la justice antiterroriste. La tâche de ces femmes, de ces hommes est par essence discrète et immensément délicate. Ils font face à un défi sans précédent, à un phénomène protéiforme, mouvant, qui se dissimule aussi, et, parce qu’ils savent travailler ensemble, ils obtiennent des résultats. À cinq reprises en deux ans, ils ont permis de neutraliser des groupes terroristes susceptibles de passer à l’acte. En France, comme dans l’ensemble des pays européens, le nombre de personnes qui se reconnaissent dans le djihadisme international a fortement augmenté en 2014. Dès l’examen de la loi antiterroriste en décembre 2012, j’ai dit qu’il y avait en France des dizaines de Merah potentiels. Le temps a confirmé dramatiquement et implacablement ce diagnostic.

Sans renforcement très significatif des moyens humains et matériels, les services de renseignement intérieur pourraient se trouver débordés. On dépasse désormais 1 250 individus pour les seules filières irako-syriennes, et il ne faut jamais négliger les autres théâtres d’opérations, les autres menaces, celles des autres groupes terroristes au Sahel, au Yémen, dans la corne de l’Afrique et dans la zone afghano-pakistanaise. Nous affecterons donc les moyens nécessaires pour tenir compte de cette nouvelle donne. En matière de sécurité, les moyens humains sont en effet essentiels. Nous en avons tenu compte depuis 2012.

En 2013, sur la base des enseignements des tueries de Montauban et de Toulouse, et des propositions formulées par la mission Urvoas - Verchère, une profonde réforme de nos services de renseignement a été accomplie avec la transformation de la Direction centrale du renseignement intérieur en Direction générale de la sécurité intérieure. La création de 432 emplois au sein de la DGSI a été programmée, afin de renforcer les compétences et de diversifier les recrutements - informaticiens, analystes, chercheurs ou interprètes. À ce jour, 130 postes sont déjà pourvus.

Nous avons aussi amélioré la coopération entre nos services intérieurs et extérieurs, et renforcé - même s’il faut encore faire davantage - nos échanges avec les services étrangers, à la suite de l’initiative que j’ai prise, il y a deux ans, avec les ministres européens, notamment avec la ministre belge, Joëlle Milquet, dont le pays est également confronté à ces problèmes. Cette initiative a été prolongée par Bernard Cazeneuve avec la réunion, place Beauvau, de nombreux ministres de l’intérieur.

Mais il faut aller plus loin. J’ai ainsi demandé au ministre de l’intérieur de m’adresser, dans les huit jours, des propositions de renforcement. Elles devront notamment concerner internet et les réseaux sociaux, qui sont plus que jamais utilisés pour l’embrigadement, la mise en contact et l’acquisition de techniques permettant de passer à l’acte.

Nous sommes aussi l’une des dernières démocraties occidentales à ne pas disposer d’un cadre légal et cohérent pour l’action des services de renseignement, ce qui pose un double problème. À ce titre, un travail important a été fourni par la mission d’information sur l’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, présidée par Jean-Jacques Urvoas en 2013.

Un prochain projet de loi, quasiment prêt, visera à donner aux services tous les moyens juridiques pour accomplir leurs missions, tout en respectant les grands principes républicains de protection des libertés publiques et individuelles. Ce texte de loi, qui sera sans aucun doute enrichi par vos travaux, doit être - c’est ma conviction - adopté le plus rapidement possible.

Au cours de l’année, nous lancerons également la surveillance des déplacements aériens des personnes suspectes d’activités criminelles. C’est le système de l’utilisation des données des dossiers passagers - PNR. La plateforme de contrôle française sera opérationnelle dès septembre 2015.

Il reste à mettre en place un dispositif similaire au niveau européen. J’appelle, de manière solennelle, dans cette enceinte, le Parlement européen à prendre, enfin, toute la mesure de ces enjeux et à adopter ce dispositif, comme nous le demandons depuis deux ans, avec l’ensemble des gouvernements, car il est indispensable. Nous ne pouvons plus perdre de temps !

Mesdames et Messieurs les Députés, les phénomènes de radicalisation sont présents sur l’ensemble du territoire. Il faut donc agir partout. Le plan d’action adopté en avril dernier a permis de renouveler l’approche administrative et préventive.

La plateforme de signalement est particulièrement sollicitée par les familles. Elle a permis d’éviter de nombreux départs. Les préfets, en lien avec les collectivités territoriales, qui doivent être associées à ces démarches, mettent progressivement en place des dispositifs de suivi et de réinsertion des personnes radicalisées. Là encore, j’ai demandé au ministre de l’intérieur, en lien avec d’autres membres du gouvernement, concernés par ces sujets, de m’indiquer les moyens nécessaires pour amplifier ces actions.

Les phénomènes de radicalisation se développent - nous le savons, vous l’avez dit - en prison. Cela n’est pas nouveau. L’administration pénitentiaire renforce d’ailleurs l’action de ses services de renseignement, en lien étroit avec le ministère de l’intérieur. Il faut, là aussi, accroître nos efforts dans nos prisons. Des imams, des aumôniers de tous les cultes y interviennent. Cela est normal. Cependant, il faut un cadre clair à cette intervention. Il nous faut aussi parvenir à une réelle professionnalisation.

Enfin, avant la fin de l’année, sur la base de l’expérience menée depuis cet automne à la prison de Fresnes, la surveillance des détenus considérés comme radicalisés sera organisée dans des quartiers spécifiques, créés au sein d’établissements pénitentiaires.

Une formation de haut niveau sera dispensée, aussi, aux services de la protection judiciaire de la jeunesse. Comprendre le parcours de radicalisation d’un jeune est toujours complexe. Nous savons la facilité avec laquelle certains jeunes délinquants de droit commun basculent dans des processus de radicalisation. Le passage de la délinquance de droit commun à la radicalisation et au terrorisme est un phénomène que les travaux de l’Assemblée nationale ont décrit à maintes reprises.

Nous devons savoir prendre les mesures qui s’imposent. Il faut, certes, accompagner, aider, suivre de nombreux mineurs menacés par cette radicalisation. Il faut aussi prendre acte de la nécessité de créer, au sein de la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse une unité de renseignement, à l’instar de ce qui est fait dans l’administration pénitentiaire.

Pour tous ces axes de travail, mais aussi pour répondre aux besoins du parquet antiterroriste, j’ai demandé à la garde des Sceaux de m’adresser également des propositions dans les jours qui viennent.

Mesdames et Messieurs les Députés, la lutte contre le terrorisme demande une vigilance de chaque instant. Nous devons pouvoir connaître en permanence l’ensemble des terroristes condamnés, connaître leur lieu de vie, contrôler leur présence ou leur absence. Aussi, j’ai demandé au ministre de l’intérieur et à la ministre de la justice d’étudier les conditions juridiques de mise en place d’un nouveau fichier. Il obligera les personnes condamnées à des faits de terrorisme ou ayant intégré des groupes de combat terroristes, à déclarer leur domicile et à se soumettre à des obligations de contrôle.

De telles dispositions existent déjà pour d’autres formes de délinquance à risque élevé de récidive. Nous devons les appliquer en matière d’engagement terroriste, toujours sous le contrôle strict du juge.

Mesdames et Messieurs les Députés, toutes ces propositions - comme moi, ne doutez pas qu’il y en aura d’autres -, avant leur mise en œuvre et application, feront l’objet d’une consultation ou d’une présentation au Parlement, au-delà, naturellement, des textes législatifs.

Mesdames et Messieurs les Députés, les épreuves tragiques que nous venons de traverser nous marquent, marquent notre pays et marquent nos consciences. Nous devons pourtant être capables de poser rapidement, à chaque fois, un diagnostic lucide, aussi, sur l’état de notre société, sur ses urgences. Ce sont des débats que nous aurons l’occasion, évidemment, de mener.

Le premier sujet qu’il faut aborder, clairement, est la lutte contre l’antisémitisme. L’histoire nous l’a montré : le réveil de l’antisémitisme est le symptôme d’une crise de la démocratie, d’une crise de la République. C’est pour cela qu’il faut y répondre avec force.

Après Ilan Halimi, en 2006, après les crimes de Toulouse, les actes antisémites connaissent, en France, une progression insupportable. Il y a les paroles, les insultes, les gestes, les attaques ignobles, comme à Créteil, voici quelques semaines, qui, je l’ai rappelé dans cet hémicycle, n’ont pas soulevé l’indignation qui était attendue par nos compatriotes juifs.

Il y a cette inquiétude immense, cette peur que nous avons sentie, palpée, samedi, dans la foule, devant cet hypermarché casher, porte de Vincennes, ou à la synagogue de la Victoire, dimanche soir.

Comment accepter qu’en France, terre d’émancipation des juifs il y a deux siècles, mais qui fut aussi, il y a soixante-dix ans, l’une des terres de son martyr, comment peut-on accepter que l’on puisse entendre dans nos rues crier « Mort aux juifs ! » ? Comment peut-on accepter les actes que je viens de rappeler ? Comment peut-on accepter que des Français soient assassinés parce qu’ils sont juifs ? Comment peut-on accepter qu’un citoyen tunisien, que son père avait envoyé en France pour qu’il soit protégé, alors qu’il va acheter son pain pour le shabbat, meure parce qu’il est juif ? Ce n’est pas acceptable.

À la communauté nationale, qui peut-être n’a pas suffisamment réagi, à nos compatriotes français juifs, je leur dis que cette fois-ci nous ne pouvons pas l’accepter, que nous devons, là aussi, nous rebeller. Nous devons poser le vrai diagnostic : il y a un antisémitisme que l’on dit historique, remontant du fond des siècles, mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers sur fond d’internet, de paraboles, de misère, sur fond de détestation de l’État d’Israël, qui prône la haine du juif et de tous les juifs. Il faut le dire ! Il faut poser les mots pour combattre cet antisémitisme inacceptable. Comme j’ai eu l’occasion de le dire, comme la ministre Ségolène Royal l’a dit ce matin à Jérusalem, comme Claude Lanzmann l’a écrit dans une magnifique tribune dans « Le Monde », oui, disons-le à la face du monde, sans les Juifs de France, la France ne serait plus la France ! Ce message, c’est à nous tous de le clamer haut et fort. Nous ne l’avons pas dit, nous ne nous sommes pas assez indignés.

Comment accepter que dans certains établissements, collèges ou lycées, on ne puisse pas enseigner ce qu’est la Shoah ? Comment peut-on accepter qu’un gamin de sept ou huit ans réponde à son enseignant qui lui pose la question « Quel est ton ennemi ? » « C’est le Juif. » Quand on s’attaque aux juifs de France, on s’attaque à la France et on s’attaque à la conscience universelle, ne l’oublions jamais !

Et quelle terrible coïncidence, quel affront que de voir un récidiviste de la haine tenir son spectacle dans des salles bondées au moment même où, samedi soir, la nation, porte de Vincennes, se recueillait ! Ne laissons jamais passer ces faits et que la justice soit implacable à l’égard de ces prédicateurs de la haine ! Je le dis avec force, ici à la tribune de l’Assemblée nationale : allons jusqu’au bout du débat, mesdames et messieurs les députés ! Quand quelqu’un s’interroge, un jeune ou un autre citoyen, et qu’il vient me dire, à moi ou à la ministre de l’éducation nationale : « Mais je ne comprends pas. Cet humoriste, lui, vous voulez le faire taire, et les journalistes de « Charlie Hebdo », vous les portez au pinacle. »

Mais il y a une différence fondamentale, et c’est cette bataille-là que nous devons gagner, celle de la pédagogie, auprès de notre jeunesse. Il y a une différence fondamentale entre la liberté d’impertinence - le blasphème n’est pas dans notre droit et il ne le sera jamais - et l’antisémitisme, le racisme, l’apologie du terrorisme, le négationnisme qui sont des délits, qui sont des crimes et que la justice devra sans doute punir avec encore plus de sévérité.

L’autre urgence, c’est de protéger nos compatriotes musulmans. Ils sont eux aussi inquiets. Des actes anti-musulmans inadmissibles, intolérables se sont de nouveaux produits ces derniers jours. S’attaquer à une mosquée, à une église, à un lieu de culte, profaner un cimetière, c’est, là aussi, une offense à nos valeurs. Le préfet Latron a en charge, à la demande du ministre de l’intérieur, en lien avec tous les préfets, de faire en sorte que la protection de tous les lieux de culte soit assurée. L’islam est la deuxième religion de France. Elle a toute sa place en France. Notre défi, pas seulement en France mais dans le monde, c’est de faire cette démonstration : la République, la laïcité, l’égalité homme-femme sont compatibles, sur le sol national, avec toutes les religions qui acceptent les principes et les valeurs de la République.

Mais cette République doit faire preuve de la plus grande fermeté, de la plus grande intransigeance face à ceux qui tentent, au nom de l’islam, d’imposer une chape de plomb sur des quartiers, de faire régner leur ordre sur fond de trafics et sur fond de radicalisme religieux, un ordre dans lequel l’homme domine la femme et où la foi, comme vous avez eu raison de le rappeler, l’emporterait sur la raison. J’avais, ici devant cette assemblée, il y a quelques mois, évoqué les insuffisances et les échecs de trente ans de politique d’intégration.

Mais, en effet, quand de vrais ghettos urbains se forment, où l’on n’est plus qu’entre soi, où l’on ne prône que le repli, que la mise en congé de la société, où l’État n’est plus présent, comment aller vers la République saisir cette main fraternelle qu’elle tend ? Surtout, comment tirer un trait catégorique sur cette frontière, trop souvent ténue, qui fait que l’on peut basculer dans nos quartiers - pas d’angélisme, regardons les faits en face ! - de l’islam tolérant, universel, bienveillant vers le conservatisme, vers l’obscurantisme, l’islamisme et, pire, la tentation du djihad et du passage à l’acte ? Ce débat, il n’est pas entre l’islam et la société, c’est bien un débat au sein même de l’islam que l’islam de France doit mener en son sein, en s’appuyant sur les responsables religieux, sur les intellectuels, sur les musulmans qui nous disent depuis plusieurs jours qu’ils ont peur.

Comme vous tous, j’ai des amis français de confession et de culture musulmanes. L’un de mes plus proches amis m’a dit l’autre jour, les yeux pleins de larmes et de tristesse, qu’il avait honte d’être musulman. Je ne veux plus que dans notre pays, il y ait des juifs qui puissent avoir peur et je ne veux pas qu’il y ait des musulmans qui aient honte, parce que la République est fraternelle, elle est là pour accueillir chacun.

La réponse aux urgences de notre société doit être forte, et sans hésitation. Elle réside - ce sont mes derniers mots - dans la République et dans ses valeurs, en premier lieu la laïcité, qui est gage d’unité et de tolérance. La laïcité s’apprend bien sûr à l’école, qui en est l’un des bastions. C’est là, peu importent les croyances et les origines, que tous les enfants de la République ont accès, par l’éducation, au savoir, à la connaissance.

J’étais ce matin, avec la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, devant les recteurs de France. Je leur ai adressé un message de mobilisation totale, un message d’exigence, un message qui doit être répercuté à tous les niveaux de l’éducation nationale : le seul enjeu qui importe, c’est la laïcité, la laïcité, la laïcité ! C’est le cœur de la République, et donc de l’école !

La République n’est pas possible sans l’école, et l’école n’est pas possible sans la République. Nous avons laissé passer trop de choses - je le disais il y a un instant - dans l’école. La laïcité, c’est la possibilité de croire ou de ne pas croire : face à l’attaque que nous avons connue, la France doit plus que jamais combattre pour l’éducation à ces valeurs fondamentales. C’est un autre aspect de notre réponse à ces attentats. Arborons fièrement ce principe, puisqu’on nous attaque à cause de la laïcité, à cause des lois que nous avons votées interdisant les signes religieux à l’école, et prohibant le port du voile intégral. Revendiquons ces lois, car elles doivent nous aider à devenir plus forts encore !

Au fond, une seule chose compte : rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015, à ce jour où la France, après le choc, a dit « non » dans un mouvement spontané d’unité nationale, à cette France qui s’est retrouvée dans l’épreuve, à ce moment où le monde entier est venu à elle - car le monde sait, lui aussi, quelle est la grandeur de la France, et ce qu’elle incarne d’universalité. La France, c’est l’esprit des Lumières ; la France, c’est l’élément démocratique ; la France, c’est la République chevillée au corps. La France, c’est une liberté farouche ; la France, c’est la conquête de l’égalité ; la France, c’est une soif de fraternité. La France, c’est aussi ce mélange si singulier de dignité, d’insolence, et d’éloquence.

Rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015, c’est donc être habité par ces valeurs. Rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015, c’est répondre aux questions que se posent les Français. Rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015, c’est comprendre que le monde a changé - il y aura un avant et un après - et riposter, au nom même de nos valeurs, avec toute la détermination nécessaire. Fermeté, unité, sont les termes qui ont été utilisés par le président de la République ce matin encore.

Nous allons donc entretenir - je l’espère - comme un feu ardent cet état d’esprit, et nous appuyer sur la force de son message d’unité, en revendiquant fièrement ce que nous sommes. Nous le ferons en nous rappelant sans cesse nos héros, ceux qui sont tombés la semaine dernière, au nombre de dix-sept ; en nous souvenant toujours, également, de ces héros que sont les membres des forces de l’ordre. Nous avons encore ressenti beaucoup d’émotion ce matin, dans la cour de la préfecture de police de Paris, où vous étiez nombreux, venant de tous les bancs de cet hémicycle. C’est aussi cela, la France.

Au cours de cette cérémonie, trois couleurs me sont venues à l’esprit, les couleurs de ces trois policiers - deux policiers nationaux, et une policière municipale. Elles témoignaient de la diversité de leurs parcours et de leurs origines. Trois couleurs différentes, trois parcours, mais trois Français, trois serviteurs de l’État. Devant leurs cercueils, aux côtés de leurs familles, il n’y avait que trois couleurs, celles du drapeau national : c’est cela, au fond, le plus beau message.

Au mois d’avril dernier, je vous ai dit, dans cet hémicycle, ma fierté - que chacun d’entre vous partage - d’être Français. Après ces événements, après les marches de dimanche dernier, un sentiment nous a plus que jamais renforcés - je crois que nous le ressentons tous - : c’est la fierté d’être Français. Ne l’oublions jamais./.

(Source : site Internet de l’Assemblée nationale)

Dernière modification, le 15/01/2015

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