Discours de l’ambassadeur Patrick Maisonnave à Roglit (28/04/2014)

Cher Arno Klarsfeld, représentant de l’Association des Fils et Filles de Déportés juifs de France,
Chers Valérie et Robert Spira,
Monsieur le Consul général à Jérusalem, Hervé Magro,
Monsieur le Consul général à Tel-Aviv, Patrice Matton,
Monsieur le Consul à Haïfa, Gilles Courrègelongue,
Mesdames, Messieurs, chers compatriotes,

C’est avec une très vive émotion que je m’exprime ici pour la première fois en ce jour de Yom Hashoah, pour commémorer la mémoire des déportés juifs de France depuis ce lieu si symbolique de Roglit, au cœur des monts de Judée.

Dans ce lieu si paisible d’Israël, il est difficile de s’imaginer qu’il y a environ 70 ans, à des milliers de kilomètres d’ici, des millions de Juifs étaient conduits au massacre. A travers une Europe devenue folle, malade de destruction, six millions de destins ont été brisés, six millions d’êtres ont été soudain privés de leur humanité. Des femmes, des hommes, des enfants, des vieillards ont été gazés, tués par balles, sont morts de faim ou de maladie dans les ghettos ou d’épuisement dans les marches forcées ou d’étouffement dans des trains de la mort bondés. Des communautés entières, porteuses d’un héritage juif enrichi au cours des siècles, ont été annihilées en l’espace de quelques mois. Nous n’oublions pas non plus les Tziganes, Slaves, homosexuels, handicapés et autres victimes politiques de la frénésie destructrice des Nazis et de leurs alliés.

Il est tout aussi difficile de s’imaginer que la France, patrie des Lumières, de la révolution, de l’Emancipation des Juifs, de la République, et aujourd’hui amie indéfectible d’Israël, ait pu participer à cette entreprise barbare. Et pourtant, la vérité doit être dite et redite, jour après jour, année après année. 80.000 Juifs, sur les 300.000 à 330.000 qui vivaient en France avant la guerre, ont été déportés depuis notre pays, avec la complicité active des autorités de Vichy. 11.400 d’entre eux étaient des enfants. A peine 3.000 déportés de France sont revenus des camps. Cette vérité ne peut inspirer qu’une honte indélébile et un effroi indicible. Pourtant, et peut-être précisément pour ces raisons, elle doit être regardée en face, rappelée et transmise.

Une partie cruciale de cet indispensable travail de mémoire, c’est d’abord de mettre des noms – des noms propres, individuels – sur cette tragédie collective. Car face à des chiffres démesurés, face à une horreur incommensurable, la mémoire se désincarne et devient plus difficile à transmettre au fur à mesure que le temps passe et que les témoins directs disparaissent. C’est pourquoi le travail de l’association des fils et filles de déportés juifs de France, auquel je rends un hommage appuyé, est aussi important. C’est une chose d’entendre le chiffre de « 80.000 », c’en est une autre de voir ces 80.000 noms sur ces pierres ou de voir ces 80.000 arbres plantés par le KKL et s’étendant à perte de vue.
Le travail de mémoire, c’est aussi s’élever contre la concurrence victimaire, ce relativisme qui tend à comparer l’incomparable pour minimiser cette catastrophe unique voire la nier. Je n’oublie pas, bien sûr, aucun des drames qui ont ensanglanté le 20ème siècle, mais la Shoah, par son caractère unique, demeure le crime des crimes, celui qui a cherché à effacer le peuple juif de la surface de la terre, celui qui a rendu les vivants à l’état de choses, de nombres et de matricules afin d’animaliser l’humain et permettre ainsi son extermination. Le crime était si vaste, si inimaginable que, jusqu’aux derniers jours de la guerre, les Allemands ont tout fait pour faire disparaître les traces de la première industrie génocidaire de l’Histoire.
Je souhaite toutefois souligner que la France de la Seconde guerre mondiale ne s’est pas résumée qu’à Vichy et à la collaboration. Il y eut les résistants, il y eut les Justes – dont j’accueillerai demain des descendants venus en Israël avec la Fondation France-Israël présidée par Nicole Guedj -, il y eut également plus de 200.000 Juifs sauvés de la mort. Après la tragédie – parfois beaucoup trop longtemps après, reconnaissons-le – la France a indemnisé les déportés et leurs familles et elle a, depuis 1995, reconnu sa part de responsabilité. En 2012, le Président de la République a rappelé lors du discours commémorant la Rafle du Vél d’Hiv que « ce crime fut commis en France, par la France », mais que « ce fut aussi un crime contre la France ».

De même, et bien que je ne cherche pas à établir un quelconque parallèle, je refuse qu’on considère la France d’aujourd’hui comme un pays antisémite. Oui, la haine antisémite, parfois meurtrière, sévit encore. Chacun ici porte en lui la mémoire d’Ilan Halimi, Jonathan Sandler, Gabriel Sandler, Arye Sandler, Myriam Monsonego, tués parce que Juifs. Chacun ici a en tête les propos révoltants entendus ces derniers mois dans des salles de spectacle ou des manifestations. Mais ces relents de haine et d’antisémitisme ne bénéficient en France d’aucune tolérance. La lutte contre l’antisémitisme, à tous les niveaux, est une priorité absolue du gouvernement français. La diminution des actes antisémites en 2013 par rapport à 2012, même s’ils restent à un niveau insupportable, atteste de cette détermination. La sécurité de la communauté juive est une cause nationale qui concerne les Français dans leur ensemble. Et les Français dans leur écrasante majorité ne sont pas antisémites.

Mesdames et Messieurs,

Le 6 mai, Israël célèbrera la 66ème fête de son indépendance, Yom Haatzmaout. Symbole puissant que la célébration de l’indépendance retrouvée du peuple juif en 1948, trois ans seulement après qu’eut été mis fin à l’une des pires tentatives de l’anéantir. Cet Etat d’Israël indépendant, il n’est pas né « à cause » de la Shoah comme on l’entend parfois, mais malgré elle. Il est une garantie pour les Juifs qu’ils pourront désormais se défendre. C’est pourquoi la France ne se souvient pas seulement du passé, elle se tient également aux côtés d’Israël dans le présent et dans l’avenir, face à tous ceux qui chercheraient une nouvelle fois à détruire le peuple juif.

Je vous remercie.

Dernière modification, le 28/04/2014

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