Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « CNN » (Paris, 08/01/2015)

Attentat au siège de l’hebdomadaire « Charlie Hebdo »
Laurent Fabius : "Ces personnes qui prétendent agir au nom de l’Islam sont le contraire de l’Islam et ils veulent provoquer dans nos sociétés des divisions entre les musulmans et les non musulmans. Nous devons avoir la réaction inverse qui consiste à dire : face à leur volonté de nous faire peur et de nous diviser, au contraire nous devons être unis".

Q - Aujourd’hui « Le Monde » titre : « c’est le 11 septembre français ».

R - C’est un choc extrêmement profond. C’est l’attentat le plus important que nous avons connu depuis 50 ans. Ce n’est pas n’importe quel attentat, non pas par son ampleur mais parce qu’il frappe des journalistes, vos collègues.
Il est vrai que les gens sont profondément choqués par ce qui s’est passé hier. Il y a eu des rassemblements dans de nombreuses villes pour condamner cet attentat. Il y a aussi des rassemblements dans beaucoup de pays.
Et puis, nous recevons, le président de la République et moi-même un certain nombre de messages de collègues du monde entier.
C’est vraiment un choc extrêmement profond. Si on essaye de réfléchir aux raisons qui ont conduit les terroristes à frapper, je pense qu’ils ont frappé à cause de ce qu’est la France et à cause de ce qu’elle fait. La France est un pays de liberté.

Q - Que pouvez-vous nous dire sur l’enquête ? Comment allez-vous arrêter ces gens ? Pensez-vous arrêter ?

R - Je l’espère. Au moment même où nous parlons, ces personnes ont été aperçues et localisées dans une région française qui n’est pas très éloignée de Paris. Il est vrai que les services de police sont très présents. Deux heures après l’attaque, les terroristes ont été identifiés. J’espère bien qu’ils seront arrêtés, jugés et condamnés : c’est le travail de la police et de la justice.

Q - L’autre attaque de ce matin à Paris n’a pas de relation avec l’attaque d’hier ?

R - Je ne sais pas encore. Peut-être y a-t-il un mimétisme, c’est-à-dire que lorsque se produit - c’est arrivé dans le monde - un attentat spectaculaire, même s’il n’y a pas de lien organique, il peut y avoir ensuite des gens qui, voyant ce qui s’est passé et étant dans la même mouvance idéologique, font la même chose. Mais pour le moment, nous n’avons pas établi s’il y a ou non une corrélation entre les deux.

Q - Que pouvez-vous nous dire au sujet de ces hommes ? Ils étaient connus des pouvoirs publics ?

R - Je ne vais pas vous parler personnellement de ces gens parce que pour le moment l’enquête est en cours et je n’ai rien à ajouter. Mais ce qui est sûr c’est que la façon dont l’attentat a été organisé montre qu’il y a un changement complet dans les méthodes terroristes. Non seulement il s’agit de personnes de nationalité française mais aussi leur attentat était ciblé. Ils voulaient atteindre des journalistes, alors qu’auparavant les attentats étaient souvent commis par des personnes étrangères et il s’agissait d’attentats que l’on appelait aveugles, là c’est très ciblé.
Ce changement est à mettre en rapport avec un autre changement - pas seulement en France mais dans beaucoup d’autres pays -, c’est que vous avez maintenant beaucoup de personnes qui sont originaires d’Europe, d’Asie, d’Afrique du Nord ou d’Amérique du Sud qui sont en relation avec les djihads en opération terroriste en Syrie, en Irak et ailleurs.
Pour ne prendre que le cas de la France, nos investigations l’avaient déjà montré en Afrique et de façon extrêmement forte, mais il faut savoir, par exemple, qu’il y a un peu plus de mille Français concernés, et qu’il y en a un certain nombre qui sont morts là-bas, en Syrie et en Irak, et un certain nombre qui sont rentrés et que l’on tente de suivre. Sur ce millier de personnes, il y a 30 % de femmes, 30 % de jeunes et 20 % qui sont des personnes qui se sont converties ; et cela, c’est radicalement différent.


Q - Savez-vous si ces frères ont séjourné en Syrie ou en Irak ?

R - Je ne donnerai pas d’informations là-dessus.

Q - La France a averti depuis longtemps qu’il y aurait des conséquences négatives en retour de ce qui arrive en Syrie ou en Irak. Vous aviez très peur que quelque chose comme cela arrive, c’est arrivé. Pensez-vous qu’il s’agit d’un acte isolé ou êtes-vous préparé à d’autres attaques ?

R - Cela fait longtemps que nous le savons, et pas seulement la France, mais aussi un certain nombre de pays d’Europe et les États-Unis. Tous les pays du monde sont menacés et ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces terroristes, qu’ils soient nationaux ou étrangers, ne sont pas seulement préoccupés par ce qui se passe dans leur pays, le terrorisme est une menace mondiale. Évidemment, les pays qui sont très engagés dans ce combat contre le terrorisme sont menacés et donc nous savons que nous avons des terroristes chez nous. Nous avons déjà déjoué plusieurs attaques. Malheureusement, on ne peut pas à 100 % déjouer tous les attentats de France.
Simplement, cela a pour conséquence qu’il faut que le travail international de coopération soit mis en place. Hier, j’ai eu au téléphone John Kerry, mon collègue de Grande-Bretagne, Philip Hammond, et d’autres. Ils me disaient - je suis tout à fait d’accord - qu’ils se félicitaient que nous travaillions complètement ensemble, c’est la même chose pour les pays arabes. Ce qui est très important, c’est qu’il y ait eu des déclarations de beaucoup de pays arabes qui condamnent de la façon la plus ferme cet attentat. Vous avez vu par exemple que le responsable d’une grande mosquée en Égypte, qui est une grande personnalité, a indiqué que c’était évidemment l’inverse de ce que dit l’Islam et cette déclaration compte. Ces personnes qui prétendent agir au nom de l’Islam sont le contraire de l’Islam et ils veulent provoquer dans nos sociétés des divisions entre les musulmans et les non musulmans. Nous devons avoir la réaction inverse qui consiste à dire : face à leur volonté de nous faire peur et de nous diviser, au contraire nous devons être unis.

Q - La France défend des valeurs fondamentales : la démocratie, la liberté d’expression, mais vous avez dit vous-même que ce magazine, Charlie Hebdo, mettait de l’huile sur le feu, était très provocateur. Combien il est difficile, selon vous, d’avoir ce type de liberté d’expression ? Pensez-vous qu’ils étaient allés trop loin ?

R - Non. Vous avez raison de poser cette question, parce que nous devons être très clairs. La liberté de la presse est un principe sacré. Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de liberté de la presse. Cela ne veut pas dire que vous aimez toujours ce que vous lisez. Charlie Hebdo, à de multiples occasions, a été provocateur pour la France et c’était d’ailleurs leur raison d’être. Lorsqu’il y a une provocation, il y a le droit. Si on n’est pas satisfait de ce qu’il y a dans la presse, que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, il y a des possibilités de saisir les tribunaux. Mais, en aucun cas, on ne peut commettre des actes terroristes et tuer ceux qui font simplement leur travail. Il est très important que ce journal, Charlie Hebdo, continue à vivre parce ce que si, malgré tout ce que l’on dit qu’en raison du fait que ses journalistes ont été assassinés, Charlie Hebdo s’arrête, finalement ces terroristes auront eu gain de cause. Donc, la liberté de la presse, c’est la liberté. Quand il y a des choses discutables, il y a les tribunaux pour les juger, mais jamais, jamais la violence./.

Dernière modification, le 12/01/2015

haut de la page