France-Israël : les affaires reprennent

Article paru dans le Jérusalem Post - Édition française du 27 novembre 2013

Par Kathie Kriegel

La ruée vers l’or ? Israël, au 4e rang mondial du dépôt de brevets par habitant et avec 5 % de son PIB investi dans la recherche et le développement, a tout pour faire rêver l’Hexagone. L’Etat hébreu se classe également 2e sur l’index global de dynamisme (GDI) dans la catégorie Science et Technologie, compilé par Grant Thornton. Ce qui situe son économie parmi les plus développées sur les plans économique, scientifique et technologique, financier et humain.

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Le dynamisme étudié par Thornton est défini en fonction de la puissance économique d’une nation et sa capacité à développer de nouvelles entreprises. « Israël est l’un des seuls pays au monde à avoir mis en place un écosystème de sociétés innovantes, qui sont à l’origine de percées technologiques », relève Pierre Mourlevat, conseiller économique de l’ambassade de France à Tel-Aviv. Selon un rapport de l’OCDE publié ces jours-ci, pour gagner en compétitivité, la France doit renforcer sa concurrence. La visite du président François Hollande tombait donc à pic ; quoi de mieux, en effet, que d’aller se frotter à l’esprit pionnier israélien et à son marché florissant ?

Ce qu’il faut à la France pour aller plus loin et soutenir l’innovation, pouvait-on lire dans le dossier de presse diffusé par le ministère de l’Economie hexagonal, c’est « lever des barrières dans les entreprises, les laboratoires, les administrations et les mentalités : une politique globale de transformation de la société pour construire le nouveau modèle français ». Interpellés par le miracle de la start-up nation, et le désir de relancer la coopération entre les deux pays, le président, la délégation du Medef, le patronat français et une centaine de chefs d’entreprises ont donc tout naturellement tourné leurs regards vers la Silicon Valley israélienne.

L’innovation au cœur de la croissance

Mardi 19 novembre, « la délégation française s’est rendue à l’université de Tel-Aviv, centre d’excellence des nanotechnologies, de la recherche médicale, de la cyber-défense et de l’informatique, fort de 15 000 étudiants et chercheurs dans les domaines scientifiques. Elle a pu visiter l’incubateur Ramot, destiné à financer la recherche et ses applications et apprécier ce cercle vertueux de la croissance israélienne », se réjouit François Heilbronn, professeur à Sciences Po Paris en stratégie de l’entreprise. Développer sa capacité à se réinventer et trouver la bonne idée qui fait mouche passe par le dépassement de soi, explique-t-il.

Mais il ne suffit pas d’être le premier à imaginer un produit qui n’existe pas encore pour devenir champion de sa catégorie. Pour être innovant, il faut courir en tête, être le meilleur, mais aussi arriver au bon moment sur un marché concurrentiel et acquérir une frappe commerciale compétente, développe l’expert. Et c’est là justement que le bât blesse en France. « Ce qui a retenu leur attention et fait la spécificité d’Israël, c’est la mise en place de structures de financement en amont, qui permettent aux chercheurs et à leurs brevets un accès rapide aux marchés », fait remarquer Heilbronn.

Et d’ajouter, « en France, les chercheurs se retrouvent souvent seuls avec leur découverte et peinent à trouver des financements pour les mettre en oeuvre. Ramot, à l’interface entre le chercheur et l’entrepreneur, fait breveter l’invention, puis cherche des financements dans le monde entier ». Le développement de la coopération universitaire était aussi à l’honneur en cette journée telavivienne. Hollande a salué les professeurs et les quelque 30 000 étudiants, et en particulier le département de culture française. Il a également encouragé les partenariats entre les facultés françaises et israéliennes, initiés par les Amis français de l’université de Tel-Aviv.

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Cette association, dont Heilbronn est également président, a pour vocation de lever des fonds substantiels pour la recherche, l’éducation et l’infrastructure physique dans les domaines les plus divers. Dans la foulée de l’allocution présidentielle, un partenariat renforcé entre Polytechnique et l’université de Tel-Aviv a été annoncé, venant s’ajouter aux liens déjà établis avec Sciences Po, la Sorbonne Paris IV et le CNRS. Plus original, le ministère français des Affaires étrangères a nommé un représentant qui siégera à l’université israélienne afin de promouvoir la collaboration scientifique entre l’Hexagone et l’Etat juif, et soutenir les initiatives et les projets les plus novateurs. « Ces entrepreneurs qui s’intéressent à l’innovation comme source de croissance, ont pu apprécier la densité du tissu économique et universitaire d’Israël et d’un avis unanime, les retombées économiques de ce voyage sont exceptionnelles », se félicite encore François Heilbronn.

La moisson est belle

Et de fait, plusieurs gros contrats et partenariats d’avenir dans les domaines des transports, du traitement de l’eau et de l’énergie ont été annoncés. Alstom et la SNCF ont signé avec Boaz Zafrir, directeur général des Chemins de fer israéliens (Israel Railways ISR). Développement, modernisation des chemins de fer et des gares, formation des conducteurs de trains, information des passagers et matériel roulant destiné au fret… tout est mis en place pour l’objectif israélien : 70 millions de passagers en 2020, contre 12 millions en 2000. « C’est un partenariat important pour nous », a affirmé à l’AFP Guillaume Pepy, patron de la SNCF, qui a évoqué « un partage de technologies avec Israël qui est très en avance dans le domaine technologique, mais pas dans les transports publics ».

Également attendue, la signature d’un accord permettant aux entreprises françaises de financer, construire et exploiter deux nouvelles lignes de tramway dans la Ville blanche. Coût estimé : 5,5 milliards d’euros.

Du côté des énergies propres, une nouvelle entreprise devrait voir le jour d’ici la fin de l’année, « Ennesys Israël & Ennesys Territoires », développée localement par deux franco-israéliens Jeremy Brabet et Rony Sarfaty (voir encadré). Première coopération franco-israélienne du genre, Antoine Cahuzac, directeur général d’EDF Energies nouvelles, a conclu un premier projet de ferme solaire photovoltaïque, coproduit par la filiale d’énergies renouvelables d’EDF au kibboutz Gvoulot, dans le sud du désert du Néguev.

Quant à Alcatel-Lucent, suite à l’inauguration, début octobre, d’un centre de recherche et développement dédié au cloud computing (gestion de données), il s’est positionné en Israël dans les solutions optiques et l’équipementier en y investissant 40 millions d’euros.
Enfin, on peut se réjouir de voir les investisseurs français, tels les fonds Kima ou Iris (Publicis et Orange), financer de jeunes pousses israéliennes. François Hollande a ainsi annoncé le lancement d’un fonds souverain en partenariat avec l’Etat hébreu de la BPI, la Banque publique d’investissement française, dans les nouvelles technologies. Denis Jacquet, fondateur de l’association Parrainer la croissance, a, de son côté fait part de la création d’un fonds d’investissement franco-israélien. Enfin, les territoires sous contrôle de l’Autorité palestinienne ne sont pas en reste. Au cours de la visite présidentielle, 5 accords bilatéraux ont été signés, dont une convention d’aide budgétaire pour 2013 d’un montant de 9 millions d’euros. Cerise sur le gâteau : un lycée français devrait bientôt le jour à Ramallah.

Et puis, il y a tous les rapprochements en gestation et que l’on espère voir se réaliser. François Hollande n’a-t-il pas ouvertement courtisé Israël, en disant vouloir faire de la cyber-sécurité une de ses priorités ?

La révolution verte en marche
L’or noir et le gaz pourraient également s’avérer des outils économiques et diplomatiques de poids afin d’établir de nouveaux partenariats ; ils imposent d’ores et déjà des choix industriels et d’infrastructure très importants. A terme, un gazoduc pour l’Europe ne peut qu’intéresser la France soucieuse de diversifier son approvisionnement. Mais Paris et Jérusalem se retrouvent surtout ensemble sur le seuil de la révolution verte en marche. Comme l’avait déjà affirmé Alain Baruc, directeur du développement de Vinci lors de la conférence d’affaires Go4Europe, « la coopération entre les différents pays qui travaillent sur les mêmes domaines technologiques est extrêmement importante, afin de ne pas perdre du temps et des informations. » L’enjeu est de taille donc, puisqu’il ne s’agit pas moins que de faire face ensemble à la nécessité de s’affranchir des ressources énergétiques fossiles par la mise en oeuvre de solutions alternatives, et de protéger la planète pour les générations futures.

Comme les embrassades, accolades et sourires généreux qui ont ponctué ce séjour le laissaient entendre et les objectifs atteints le confirment, on s’attend à ce que la part de marché de la France en Israël augmente et les flux commerciaux entre les deux pays enflent. Un sans-faute pour François Hollande à l’initiative de cette visite qui s’est révélée à la hauteur de ses promesses. 100 % de réussite, pour un président en mal de popularité dans l’Hexagone, voilà qui vient à point nommé.

Ennesys, la technologie au service de l’homme
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Ennesys est une start-up française à l’esprit pionnier qui a su mettre au point un écosystème rentable permettant de produire de l’énergie en dépolluant des eaux usées. « Le photovoltaïque a besoin de soleil, l’éolien de vent, nous n’avons besoin que de déchets », explique son président Pierre Tauzinat. Grâce à des photobiréacteurs (bassins de culture), installés en façade ou sur les toits des bâtiments mêmes, ce système algal convertit les eaux usées en source d’énergie et restitue une eau propre à usage domestique, à l’issue du cycle de transformation.

Déchets organiques, solides et liquides, servent alors d’engrais. « Ce processus, fondé sur un principe d’économie circulaire, permet de moins dépendre des réseaux d’épuration classiques. Il est donc particulièrement adapté aux endroits qui en sont éloignés ou aux grandes agglomérations » explique Pierre Tauzinat. « Cela permet aux bâtiments de bénéficier d’une autonomie énergétique en couvrant en moyenne 1/3 de leurs besoins en électricité, air conditionné et autres, tout en réduisant leur consommation en eau de 50 à 80 % et en éliminant 100 % de leurs déchets organiques ».

Un système ingénieux dont Israël et l’Autorité palestinienne devraient bientôt pouvoir bénéficier, avec la création d’une entreprise développée localement par deux Franco-Israéliens, Jeremy Brabet et Rony Sarfaty. Ennesys Israël & Ennesys Territoires sera financée par des fonds privés locaux. Pour ensuite être relayée par une société d’exploitation et de maintenance qui assurera la logistique et l’installation de ce circuit d’épuration d’un genre nouveau. Pierre Tauzinat se dit extrêmement satisfait de ces Journées de l’innovation et du voyage présidentiel dans son ensemble. « Ennesys a une avance de 3 ans dans ce domaine et cette filiale va nous permettre de la conserver, car notre pool d’ingénieurs va être rejoint par des ingénieurs israéliens qui comptent parmi les meilleurs au monde ».

De nouveaux financements annoncés par la BPI devraient aussi venir soutenir la start-up. « Ce qui m’intéresse, ce sont les marchés utiles. Arriver à faire de l’eau pour tout le monde. Mon rêve est que la technologie réussisse là où la politique échoue. Les communications ont fait beaucoup pour rapprocher les gens. Mais la technologie du « cleantech » peut aussi faciliter la vie des individus et contribuer à leur rapprochement », confie Pierre Tauzinat, qui pratique l’entrepreneuriat responsable dans la mouvance du business du « care ». De belles valeurs pour une belle coopération en perspective.

« Nous sommes repartis avec l’enthousiasme israélien »
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Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique, revient sur le succès des Journées de l’innovation

Benoît Thieulin est directeur de La Netscouade, une agence spécialisée dans l’innovation et préside également le Conseil national du numérique en France. Il a répondu à nos questions après avoir accompagné le président François Hollande en Israël.

Jerusalem Post : Qu’attendiez-vous de ces Journées de l’innovation en Israël ?

Benoît Thieulin : Je fais partie, en France, de ce que l’on appelle les geeks, de ces personnes qui pensent que nous vivons une révolution inédite, qui est à la fois industrielle, technologique, cognitive, sociale et politique. Le numérique dévore le monde et, au fur et à mesure, le transforme en profondeur. Et il s’agit d’un saut majeur : plus importante que la révolution industrielle ou même que l’invention de l’imprimerie, cette révolution n’a probablement d’équivalent, dans l’histoire de l’humanité, que le passage de la culture orale à celle de l’écrit ! En clair, nous changeons de civilisation. Tout est impacté, sans exception : les médias bien sûr, les industries culturelles d’évidence, mais aussi aujourd’hui la santé, l’éducation, les relations sociales, et même de plus en plus notre façon de penser. Dans ce mouvement, Israël occupe une place qui est longtemps restée méconnue. Le livre The start-up Nation nous l’a fait connaître. Le grand public finira par le comprendre.
L’objectif de cette visite était, pour moi, de venir observer et mieux comprendre sur le terrain ce qu’Israël a réussi : faire éclore et investir autant de start-up que toute l’Europe ; susciter massivement les vocations technologiques et scientifiques à l’université ; croiser les disciplines académiques pour les fertiliser ; rapprocher fortement le monde de l’entreprise avec l’université. Bref, Israël a mis en place depuis longtemps déjà, une vraie politique industrielle sur ces sujets dont le succès, des années après, est impressionnant et inspirant ; pour nos chefs d’entreprises (surtout les grandes) comme pour nos politiques.

Quels bénéfices retirez-vous de ce voyage, en termes de retombées économiques et d’expérience ?
Des contrats ont été signés, notamment avec les grandes entreprises françaises. Mais j’aurais tendance à penser qu’Israël doit davantage être considéré comme un laboratoire où l’on innove, que comme un marché solvable. Ça ne veut pas dire que la France ne doit pas tenter de mieux vendre ici, et vice versa. Mais le point majeur me paraît surtout résider dans les partenariats qui peuvent être noués entre nos universités, nos chercheurs et bien sûr nos entreprises ! Il s’agit donc d’abord d’une histoire de rapprochements sur le plan humain. Et je crois que nous sommes tous repartis avec des idées de partenariats, des opportunités de business, avec d’excellents contacts, et peut-être surtout avec l’enthousiasme que nos interlocuteurs ont su parfaitement nous transmettre. Je crois aussi que nous reviendrons nombreux à la prochaine 3e journée de l’innovation Israël France !

On dit souvent que les Israéliens sont encouragés à penser en dehors des sentiers battus. N’est-ce pas un atout majeur ?
L’intelligence, l’innovation, et donc la compétitivité de nos économies se logent aujourd’hui dans les fertilisations croisées, dans l’hybridation des cultures et des idées, dans l’innovation ascendante, dans les « courts circuits ». La France a coupé la tête de son roi, les Français sont des frondeurs, ils ont fait d’innombrables révolutions depuis 1789, et même avant… Les Français sont presque des « hackers » dans l’âme, ce sont des créatifs et des râleurs qui n’aiment pas suivre le courant. Parfois ça pose problème. Mais, dans le monde qui vient, ce sera de plus en plus un atout. Je crois qu’ils sont tout autant que les Israéliens des gens qui pensent en dehors des sentiers battus.

Le problème de la France n’est-il pas plutôt le financement et la culture du risque, que l’innovation ?
Les structures de notre économie sont encore dominées par la génération précédente. Même si c’est en train de changer. Notre pays, vous avez raison, n’encourage pas assez la culture du risque et, comme tout le reste de l’Europe continue de voir son économie pieds et poings liés par le financement bancaire : 20 % aux Etats-Unis contre 80 % en Europe. Ces chantiers doivent être ouverts. La ministre de l’Economie numérique, Fleur Pellerin, a ouvert la voie au déverrouillage de la production participative. C’est un début. Le goût d’entreprendre devrait aussi davantage être diffusé à l’école.

On dit aussi de la France qu’elle est essoufflée…
Par rapport au reste de l’Europe, la France s’en sort particulièrement bien. La société française est l’une des plus connectée du monde. L’Hexagone est leader mondial de la télévision sur IP, Xavier Niel, fondateur de Free, a inventé le triple play (offre unique d’accès à Internet, téléphonie fixe et télévision) et la box (terminal électronique à usage des abonnés au triple play). Grâce à cela, le marché français de la connexion internet est l’un des plus compétitifs de la planète : lorsque je voyage aux Etats- Unis, je constate à chaque fois combien le débit internet est souvent très lent. Critéo, une start-up française, vient de lever 1,7 milliard de dollars au Nasdaq. Egalement fondée par un Français, la société Lending club s’apprête peut-être à faire encore mieux sur un autre secteur. Tous les pays du monde ne peuvent pas en dire autant. Et dans leurs usages quotidiens du numérique, les petits Français n’ont rien à envier à leurs amis américains. Bien au contraire. Certes, nous traversons une crise économique très dure. Beaucoup de modèles économiques sont en pleine disruption. La transition est douloureuse pour un vieux pays comme le nôtre, attaché à ses traditions et à sa protection sociale. Mais ces états de fait empêchent de voir combien la société française évolue et est profondément en phase avec la révolution numérique à laquelle ma génération entend contribuer.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappé au cours de cette visite ?
Ce qui m’a frappé, c’est ce point de ressemblance entre Israël et la France : vous êtes un pays de réfugiés, nous sommes une terre d’immigration. Et ce, depuis longtemps. Promenez-vous à Paris dans le métro et vous le constaterez vous-même : les Français sont à l’image du monde d’aujourd’hui, métissé et ouvert. On peut constater exactement la même chose à Jérusalem ou Tel-Aviv. Cela ne va pas sans poser son lot de problèmes d’intégration, de culture. L’extrême-droite est assez présente, malheureusement, dans notre pays, comme dans de nombreux pays occidentaux. Mais avec leur démographie forte, avec leur dynamisme, avec les liens profonds noués avec de nombreux pays du sud (et je pense notamment à l’Afrique en pleine transition numérique), les jeunes Français ont aujourd’hui le visage d’un monde global. Un peu comme vous, Israéliens.

Propos recueillis par Kathie Kriegel

Dernière modification, le 28/11/2013

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