Irak - Entretien de M. Laurent Fabius avec « France Inter »

Irak - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Inter » (Paris, 15/09/2014)

Q - Vous rentrez de Bagdad où François Hollande est venu témoigner du soutien de la France au nouveau gouvernement irakien, soutien qui sera politique mais aussi militaire, a affirmé le président ; on apprend ce matin que des avions français vont procéder aujourd’hui même au premier vol de reconnaissance militaire au-dessus de l’Irak, la France est engagée sur un nouveau front ?

R - Pas encore. Effectivement nous étions avec François Hollande et Jean-Yves Le Drian vendredi en Irak et nous avons discuté avec les responsables, aussi bien le président irakien, le Premier ministre, le ministre des affaires étrangères. Nous avons exposé aux Irakiens le fait que nous étions disponibles et nous leur avons demandé l’autorisation - la décision s’il y en a une sera prise par le président de la République - de survoler leur territoire et ils nous ont demandé de le faire. Voilà où nous en sommes. Tout à l’heure, et c’est pour cela que je vous quitterai d’ailleurs assez tôt, je recevrai au quai d’Orsay la conférence sur la sécurité et la paix en Irak qui est organisée conjointement par l’Irak et par la France.

Q - Donc c’est une mission de renseignements effectuée aujourd’hui par l’aviation, par l’armée de l’air française. Sous quelles conditions ensuite la France pourrait-elle participer à cette intervention, à cette coalition à l’initiative du gouvernement américain ?

R - Le président français qui est le chef des armées s’exprimera le moment venu, nous verrons alors quelle sera la décision prise.

Q - Le moment venu c’est à l’issue de la conférence ou un peu plus tard ?

R - Non, je ne pense pas. Mais il faut bien voir quelle est la situation, si nous devions intervenir là-bas ce n’est pas par plaisir, c’est pour une raison simple, c’est que ce que j’appelle les égorgeurs de Daech, c’est-à-dire, ce qu’on appelle - mais le terme est très mauvais - l’État islamique. Je ne suis pas d’accord pour les appeler l’État islamique, ils voudraient être un État, ils ne sont pas un État. Ils voudraient qu’on pense qu’ils agissent au nom des musulmans, ce n’est pas vrai. Donc ces égorgeurs de Daech, non seulement sont redoutables et redoutés en Irak, en Syrie et dans l’ensemble de la région, mais ils nous menacent tous car ils ont un pouvoir très simple : tous ceux qui n’acceptent pas leur mode de vie, leur mode de pensée, tous ceux qui ne se soumettent pas à eux : il faut les tuer.

Par rapport à cela il est évident que les démocraties comme les nôtres ne peuvent pas ne pas réagir. Donc, il y a effectivement - et la conférence de Paris est la première occasion - une espèce de rassemblement mondial de gens d’ailleurs très différents - puisque nous serons 29 pays et organisations ce matin - qui disent : « nous voulons qu’il y ait une union politique en Irak, elle est en marche, nous voulons apporter une aide sur le plan sécuritaire et nous voulons enfin qu’il y ait une aide humanitaire et de reconstruction. » La France s’inscrit dans ce mouvement-là.

Q - Il s’agit de se protéger, dites-vous ce matin Laurent Fabius, comme l’avait dit Barak Obama, quitte peut-être à augmenter certains risques. Vous avez entendu peut-être l’un de vos prédécesseurs Dominique de Villepin s’exprimer vendredi : « engager une troisième guerre d’Irak est une décision absurde et dangereuse, c’est prendre le risque de fédérer contre nous, combien de terroristes allons-nous créer ? », que lui répondez-vous ?

R - Je pense que, là, en l’occurrence, c’est une analyse fausse. Pourquoi ? D’abord on ne peut pas du tout comparer avec les guerres d’Irak précédentes, c’est exactement l’inverse. Concernant la dernière guerre d’Irak, à laquelle nous n’avions pas participé : il y avait un mensonge, des armes de destruction massive qui n’existaient pas et, d’autre part, il fallait se battre contre le gouvernement.

Là il y a un danger avéré : les terroristes. D’autre part, c’est le gouvernement irakien qui demande qu’on vienne l’aider. Donc cela n’a absolument rien à voir, c’est au même endroit géographique mais les circonstances n’ont rien à voir.

Deuxième point, je veux bien que l’on reste dans nos pantoufles en disant que c’est loin et cela ne nous regarde pas, mais vous avez vu ce qui s’est passé avec M. James Foley, M. Steven Sotloff et M. David Haines ? Ils ont été décapités.

J’ai été sur place. Ce que font ces terroristes c’est violer, assassiner, tuer, décapiter tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Et cela ne s’arrête pas à l’Irak : l’Irak, la Syrie, le cas échéant le Liban, la Jordanie, l’ensemble de la région et tous ceux qui les soutiennent. Il y a une terreur organisée par rapport à cela. La question - je reviens à votre observation - quand on est un politique responsable, c’est bien sûr de toujours mesurer le coût de l’action, mais il faut mesurer le coût de l’inaction. Et le coût de l’inaction, c’est de dire à ces terroristes, à ces égorgeurs, allez-y, vous avez le champ libre. Eh bien nous, nous ne l’acceptons pas.

(…)

Q - Diriez-vous comme le patron de la lutte anti-terroriste ce matin dans les colonnes du Parisien, « la question n’est plus de savoir s’il y aura un attentat en France, mais quand ? ». Quid du risque terroriste ?

R - Prenons toutes les précautions intérieures, extérieures pour qu’il n’y en ait pas, mais, comme disait très justement le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, ce week-end, il n’y a pas de protection à 100 % ; simplement il ne faut pas croire que parce que nous n’agirions pas, nous serions protégés, ça c’est une illusion totale.

Q - La France pourrait donc intervenir pour protéger l’Irak et le nouveau gouvernement irakien, c’est un engagement qui ne s’étendra en aucun cas à la Syrie ?

R - De toutes les manières on verra ce que le président de la République décidera, c’est sa prérogative. Ensuite, s’il y a une décision de ce type, évidemment il faudra en discuter au Parlement, mais il n’est pas question, quelle que soit la décision prise, qu’il y ait des troupes au sol.

Pour la Syrie, c’est une autre question. Évidemment, il y a des liens entre les deux puisque ce mouvement des égorgeurs de Daech est présent dans les deux pays, mais la situation n’est pas la même, d’une part parce que, juridiquement, la situation n’est pas la même ; le gouvernement irakien souhaite qu’il y ait une intervention, le gouvernement syrien c’est autre chose. D’autre part, le gouvernement syrien comme vous savez, c’est M. Bachar Al-Assad qui est à l’origine du développement de Daech et, donc, il ne faudrait pas que, par telle ou telle intervention, on redonne plus de légitimité à M. Bachar Al-Assad qui n’en a aucune.

Q - Donc vous ne voulez pas coopérer en quoi que ce soit avec le régime de Bachar Al-Assad…

R - Certainement pas !

Q - Ce ne sera jamais un partenaire ?

R - Il ne peut pas être un partenaire, il faut quand même toujours rappeler les choses : au départ, en Syrie, il y avait eu une révolte populaire de quelques jeunes, elle a été traitée de telle manière par M. Bachar Al-Assad qu’aujourd’hui il y a 190.000 morts.

Tout cela est extrêmement complexe et il ne faut pas venir là-dedans avec des idées simplistes. Mais, là, nous parlons de ces égorgeurs, il y a une menace terroriste qui ne concerne pas simplement ce pays mais l’ensemble de nos pays et donc notre tâche, en tant que responsable, c’est de nous défendre.

Q - La Syrie d’Assad ne sera pas, ne sera jamais un partenaire. L’Iran pourrait-elle être un partenaire ?

R - L’Iran, c’est encore autre chose. L’Iran, qui est chiite, lutte, entend lutter contre ce mouvement des égorgeurs de Daech. Donc on pourrait dire que, de ce point de vue-là, c’est positif, mais en même temps nous avons des divergences avec l’Iran. La question est donc de savoir ce que l’Iran peut faire, veut faire dans cette lutte contre le terrorisme, mais lui-même n’est pas exsangue de reproches et c’est le moins que l’on puisse dire puisque vous connaissez les liens entre l’Iran, le Hezbollah et l’action de l’Iran en Syrie.

Q - Donc conférence à suivre aujourd’hui à Paris.

R - La conférence portera sur trois points.

Premièrement, le soutien politique au nouveau gouvernement irakien. Il est très important que les grands pays, les cinq membres permanents du conseil de sécurité soient là et beaucoup d’autres. Il est donc très important que ce gouvernement inclusif soit soutenu.

Deuxièmement, l’aspect sécuritaire. Ce n’est pas simplement les interventions éventuelles, c’est aussi couper les financements des djihadistes.

Et, troisièmement, l’aspect humanitaire et l’aspect de reconstruction parce qu’il y a sur le plan humanitaire, nous y étions vendredi, 1.800.000 personnes déplacées. En ce moment il fait terriblement chaud, dans quelques semaines il fera terriblement froid.

Q - M. Obama nous dit que les Français payent des rançons aux islamistes. Qui ment ?

R - Non, la France ne paie pas de rançon.

Q - Donc, Barack Obama a dit des bêtises ?

R - Je ne pense pas que M. Obama ait accusé la France de payer des rançons.

Q - Il y a fait directement allusion.

R - Vous avez des informations que je n’ai pas. En tout cas Je confirme que la France ne paie pas de rançon.

Q - Que peut devenir un État kurde ?

R - Pour le moment, il n’y a pas d’État kurde. Il y a un État irakien et il y a des Kurdes qui sont dans toute une série d’États, en Irak, en Turquie et ailleurs. Nous sommes favorables à l’intégrité de l’Irak ; c’est clair. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas une décentralisation, une autonomie plus poussée, nous y sommes favorables. Le nouveau Premier ministre, dans sa déclaration de politique générale en Irak y a fait allusion. Nous pensons reconnaître la spécificité des Kurdes et, en même temps, il faut respecter les États.

D’ailleurs, en allant plus loin dans votre question, je pense qu’une des raisons qui explique aujourd’hui le nombre des crises à travers le monde, c’est précisément que les notions d’État et de frontière sont en train de se dissoudre alors que l’État est une réalité qui permet que vivent ensemble des communautés différentes. Si on dit qu’à chaque fois qu’il y a une communauté il faut un État, cela veut dire que l’on va multiplier le nombre de crises et de guerres.

Q - Les financements du terrorisme sont très connus et tracés par Tracfin, y compris vers la France, vers certains imams et certaines mosquées extrémistes. Que compte faire le gouvernement français par exemple pour geler les avoirs de certains Qataris ou Saoudiens en France ?

R - La question des financements est une question absolument massive, parce que ces groupes terroristes ne peuvent pas continuer à avancer s’ils ne sont pas financés.

Dans le passé, il y a eu, d’après toutes les informations, des financements divers, notamment du Proche et du Moyen-Orient, souvent de la part de grands responsables privés ou de fondations. Ceci doit être terminé. Une résolution a été prise, il y a quelques jours, aux Nations unies, la résolution 2170 qui pour tous les groupes terroristes, prend désormais des mesures pour interdire les financements.

Aujourd’hui, ce matin, nous avons une conférence au cours de laquelle nous allons revenir là-dessus. Évidemment, il faut être absolument implacable. Il est probable - c’est même plus que ça - que dans le passé, un certain nombre de ces États se sont dits : « on ne va pas mettre tous les œufs dans le même panier ; comme ça on sera protégés ». C’est une politique de gribouille car ces terroristes - je parle du groupe Daech -, à partir du moment où ils ont pignon sur rue, vont prendre des positions même contre ceux qui étaient en situation de les financer. Il faut donc couper les financements et cela passe non seulement par l’action de Tracfin, qui est un organisme très efficace, mais aussi par une traque, une interdiction de ces financements, au Proche et au Moyen-Orient et partout dans le monde.

(…)

À propos de la conférence sur l’Irak, je voudrais ajouter un mot. Nous avons parlé - c’est tout à fait normal - des risques du terrorisme en Irak, mais ayons à l’esprit que ce que cherche la France, c’est simplement la paix et la sécurité. Il faut souvent savoir se défendre. La paix, ce n’est pas le pacifisme./.

Dernière modification, le 16/09/2014

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