Iran - Conférence de presse conjointe de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international et de son homologue iranien - Propos de M. Fabius (Téhéran, 29/07/2015)

Merci beaucoup, merci, Monsieur le Ministre des affaires étrangères, d’avoir bien voulu m’inviter ici, et au président Rohani, que je vais voir juste après vous, d’avoir bien voulu confirmer cette invitation.

C’est vrai que cela fait 17 ans qu’un ministre français n’est pas venu en Iran officiellement en visite bilatérale, et je voudrais donc vous remercier de cette invitation qui va me permettre de rencontrer beaucoup d’autorités iraniennes après l’entretien que nous venons d’avoir. Je serai reçu par le président Rohani et ensuite, nous déjeunerons, Monsieur le Ministre, ensemble. Puis je rencontrerai la vice-présidente chargée de l’environnement et un certain nombre de vos collègues ministres : le ministre du pétrole, le ministre de l’industrie, des mines et du commerce, le ministre des transports et de l’urbanisme, bref, ce sera une visite très courte mais bien remplie. Je veux vous en remercier.

Si j’avais à résumer en deux mots le sens de cette visite et l’état d’esprit dans lequel je l’accomplis, je dirais : le respect et la relance.

Le respect, parce que l’Iran et la France, quelle que soit la période, ont éprouvé beaucoup de respect l’un envers l’autre. Nous sommes deux grands pays, deux pays indépendants. La France respecte l’Iran, sa culture, son rôle dans l’histoire, la beauté de ses villes et la qualité de ses étudiants en particulier. Elle respecte aussi ses souffrances, je pense aux souffrances qui ont étés éprouvées pendant la guerre avec l’Irak, je sais, vous avez eu souvent l’occasion de le dire dans les longues journées et les longues nuits que nous avons, si je puis dire, passés ensemble pour discuter du nucléaire. L’Iran respecte la France, son histoire, sa culture, ses principes et le fait bien connu que la France est la patrie des libertés. Et puis notre indépendance et notre technologie. Le respect donc, et aussi bien sûr, puisque je viens ici après l’accord de Vienne sur le nucléaire, le respect que nous devons les uns, les autres, l’Iran et la France, aux engagements que nous avons pris.

Donc le respect, et en même temps la relance. Parce que l’accord que nous avons négocié permet de relancer notre coopération sur beaucoup de sujets. Vous avez cité l’aspect politique, je suis porteur d’une invitation du président de la République française pour le président iranien, afin qu’il se rende en France, s’il le veut bien, au mois de novembre. Nous allons avoir désormais des consultations annuelles à notre niveau, et au niveau de nos collaborateurs, et nous allons pouvoir aborder tous les sujets. Les sujets sur lesquels nous sommes d’accord, et les sujets sur lesquels il y a des divergences. Il faut bien sûr aussi le noter, et en parler librement.

Relance politique, relance économique, c’est vrai que la France a été très présente ici, et puis pour toute une série de circonstances, que chacun a à l’esprit, elle a été moins présente. Mais avec la nouvelle donne, la levée des sanctions, la France a l’intention, si l’Iran le veut bien, d’être davantage présente par ses entreprises qui sont au plus haut niveau dans le monde. Les chapitres de coopération possibles ne manquent pas, de l’automobile, aux transports aériens, tout ce qui concerne l’environnement, la santé, l’agriculture. Dans cet esprit, vous l’avez souligné, une importante délégation d’entreprises françaises se rendra ici en septembre. Et j’ai demandé à deux ministres, le ministre de l’agriculture et de la pêche et le secrétaire d’État au commerce extérieur qui travaillent à mes côtés, d’être avec cette délégation. Il y a un champ considérable de choses possibles. Nous en parlerons avec les ministres concernés.

Et puis, bien sûr, dans les champs éducatif et culturel. Nous apprécions les étudiants iraniens qui viennent étudier en France. Ils peuvent être plus nombreux et réciproquement, nous avons des projets en ce qui concerne en particulier le musée du Louvre, et d’une façon générale, les échanges culturels et humains. Et de ce point de vue, je sais qu’il y a beaucoup de touristes iraniens qui veulent se rendre en France, ils sont les bienvenus, et réciproquement. Nous allons revoir la carte touristique, puisque c’est ainsi que cela s’appelle, ce qui permettra à davantage de touristes français de voir les villes magnifiques qui sont les vôtres, et puis indépendamment de ces aspects, qui sont très importants, il y a toute une série de champs sur lesquels nous pouvons travailler ensemble.

Et je pense que cette relance doit aussi s’appliquer au domaine régional et au domaine international. Nous allons discuter de cela avec le président de la République, et avec vous même lors du déjeuner.

L’Iran est une puissance influente dans la région. La France, pour des raisons différentes, l’est aussi. Et il peut y avoir des divergences, des différences, mais en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, nous avons le même attachement. Et pour la France, nous voulons croire que c’est exactement la même chose que pour l’Iran. Nous sommes très attachés à la recherche de la paix et de la stabilité qui est indispensable. Je termine d’ailleurs par où j’ai commencé. N’oublions jamais cela, car c’est parfois perdu de vue : que le sens de l’accord nucléaire que nous avons passé, c’est un accord pour la stabilité et pour la paix. Ce n’est pas simplement un accord technique disant « le nucléaire civil oui, la bombe atomique non », c’est un accord qui a pour finalité la recherche de la stabilité et de la paix. Merci.

Q - Je voudrais dire bonjour à M. Fabius et à M. Zarif. Je vais poser une première question à M. Fabius : vu l’état d’esprit de l’opinion publique iranienne vis-à-vis de la France, quel est votre programme pour dissiper cet état d’esprit et comment peut-on dissiper cet état d’esprit ?

R - Je réponds volontiers à la question qui m’est posée. Vous dites qu’il y a un état d’esprit de l’opinion publique vis à vis de la France. C’est la première fois que je viens en Iran, donc je ne suis pas le mieux placé pour savoir quel est exactement l’état d’esprit. Mais bien sûr, nous en avons discuté avec mon collègue M. Zarif, et j’en suis informé.

Je pense qu’il y a plusieurs sentiments qui sont mêlés. Le premier sentiment, nous en parlions, c’est qu’il y a une haute appréciation de ce qu’est la France, son histoire, le fait que d’une façon générale nous avons eu de très bonnes relations, de très belles histoires entre l’Iran et la France. Le fait qu’il s’agisse, dans les deux cas, de deux grandes civilisations. Les grands personnages historiques français, l’indépendance de la France, qui est un des cinq membres permanents du conseil de sécurité, et qui joue un rôle important pour la paix et le développement dans le monde.

Donc je pense que les Iraniens et les Iraniennes ont ce sentiment dans le coeur, et ils savent en même temps qu’il y a eu une grande révolution française dont nous sommes les héritiers, avec des valeurs - liberté, égalité, fraternité - c’est une devise qui a fait le tour du monde. Et puis dans l’Histoire, la France a joué un rôle important évidement dans une série d’évènements qui se sont déroulés en Iran. Mais il y a un mais, je pense que c’est cela à quoi vous avez fait allusion, qui vise en particulier, je pense, l’accord nucléaire que nous avons passé. Et là, je veux très clairement m’expliquer. J’ai eu l’occasion de le faire très souvent avec mon collègue Zarif, puisque, avec la délégation qui l’accompagnait, nous avons passé des dizaines de jours et de nuits ensemble, et l’hôtel de Vienne, où nous étions ensemble, n’a plus de secrets pour nous.

Mais allons à l’essentiel. On a dit : la France dans cette négociation où nous étions 5+1, plus l’Iran, les 5 membres du conseil de sécurité plus l’Allemagne, la France, alors je ne sais pas comment vous allez traduire cela, certains ont dit : elle a été dure. Non. La France a été constante, et elle a été ferme. Et je dirais même qu’elle a fait preuve de fermeté constructive. Pourquoi ? D’abord parce qu’il s’agit du nucléaire, et le nucléaire, ce n’est pas une babiole. Dès le début, nous avons d’ailleurs repris la formule du président Rohani - le ministre Zarif s’en souvient - qui est en tête de la préface que nous avons signé ensemble, si je puis dire, et l’état d’esprit qui est partagé par l’Iran et la France, et par les autres, c’est de dire : le nucléaire civile, parfaitement, mais la bombe atomique, non.

Et, comme il s’agit de la bombe atomique, il fallait prendre les sujets un par un, de façon extrêmement précise, et technique. Et je veux rendre hommage aussi à notre collègue Salehi qui a joué un rôle très important dans cette discussion. Parce que ce sont des sujets très précis, et la France qui a de grands experts dans ce domaine, vous le savez, a été très précise, très ferme donc.

La première raison de notre fermeté constructive, c’est qu’il s’agit d’un sujet très sérieux.

La deuxième raison, c’est qu’il s’agit de lutter contre la prolifération nucléaire - et excusez-moi si je vous prends quelques secondes à ce sujet -, c’est-à-dire que notre idée n’était pas seulement d’aboutir à un accord qui est utile pour l’Iran, utile pour la France, utile pour la région, utile pour le monde, et puis pour le peuple iranien, qui va être débarrassé de ces sanctions, et qui va pouvoir connaître plus de développement et de pouvoir d’achat. Personne ne doit perdre de vue ces aspects.

Mais l’idée est d’empêcher la prolifération nucléaire, le risque n’est pas seulement l’Iran, cela peut être les autres pays de la région. Si nous voulons empêcher la prolifération nucléaire, il faut que cet accord soit suffisamment solide, suffisamment sérieux, suffisamment ferme pour que personne ne pense qu’il va y avoir une bombe nucléaire. Car si nous avions passé un accord j’allais dire au rabais, d’autres pays de la région auraient pu se dire : « vous avez signé un accord, sans doute, mais nous n’y croyons pas et donc, il faut que nous-même, nous nous dotions de l’arme nucléaire. ». Et à ce moment-là, nous serions passés complètement à côté du but.

Donc l’attitude de la France a été une attitude, avec les autres parce qu’il n’y a pas d’accord si tout le monde n’est pas d’accord, pour obtenir un accord robuste, incontestable. Et c’est le dernier argument que je veux délivrer. Non seulement c’est un sujet très sérieux, où il fallait être sérieux. Non seulement c’est un sujet où la fermeté constructive était nécessaire pour empêcher la prolifération nucléaire dans l’ensemble de la région. Mais c’est une évidence, encore faut-il la rappeler, il n’y a pas d’accord si tout le monde n’est pas d’accord.

Il y a donc eu nécessairement des compromis. Il y a tel ou tel point où j’imagine la France aurait souhaité certains ajouts. Il y a tel ou tel point où l’Iran aurait pu souhaiter un certain nombre d’ajouts. Il y eu tel ou tel point ou les États-Unis auraient pu souhaiter d’ajouter un certain nombre de choses.

Donc si le sentiment a pu être donné à certains moments à la population iranienne que la France avait une attitude qui pouvait limiter l’accord, la réalité n’est pas celle-là. La France a eu une attitude de vigilance constructive qui sera celle d’ailleurs que nous allons adopter dans la suite du débat puisqu’il faut maintenant appliquer l’accord. Et nous considérons que cet accord est un accord de portée historique puisque cela fait maintenant treize ans que nous discutions. Grâce à l’action des uns et des autres, cet accord a été obtenu. Nous souhaitons maintenant qu’il soit mis en oeuvre et il sera positif pour tous ceux qui l’ont signé./.

Dernière modification, le 04/08/2015

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