Iran - Conférence de presse de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international (Téhéran, 29/07/2015)

Je suis ravi d’être ici. En tout cas, merci de votre présence. Cette visite à Téhéran a été utile. Comme vous le savez, c’est la première visite d’un ministre des affaires étrangères sur une base bilatérale en Iran depuis 17 années. En 2003, je crois que M. Villepin était venu, mais c’était dans un autre cadre avec deux autres ministres des affaires étrangères. Mais comme visite bilatérale proprement dite, visite officielle, cela fait 17 années.

Donc, évidemment, cette visite était attendue de part et d’autre. Elle est rendue possible par l’accord que nous avons passé, l’accord de Vienne, l’accord du 14 juillet, qui est un accord très important, historique même et qui reste encore à être examiné par le congrès américain et par le parlement iranien.

Mais on a eu l’occasion tout au long de cette journée avec quelques-uns des interlocuteurs de parler de cet accord, ils m’ont demandé mon appréciation et je pense que les dispositions que nous avons prises sont bonnes, et j’espère bien qu’elles vont être suivies d’effets. Nous sommes évidemment très vigilants sur leur application parce que d’un côté cela permet d’écarter le danger de la bombe atomique, et il faut appeler un chat un chat, et d’autre part, cela a des conséquences, cela peut avoir des conséquences sur l’insertion internationale de l’Iran.

Alors la journée a été évidemment très, très remplie : deux entretiens avec mon collègue M. Zarif, que je connais bien puisque nous avons passé beaucoup de jours et de nuits ensemble pour mener à bien cet accord de Vienne, nous avons parlé avec M. Zarif à la fois de l’accord lui-même, et de la façon de procéder maintenant.

Nous avons parlé de la situation régionale, car c’est un point à la fois qui nous concerne tous et sur lesquels il peut y avoir d’ailleurs des différences d’approches entre l’Iran et la France, nous avons donc échangé nos points de vue.

Nous avons parlé bien sûr de nos échanges politiques et nous avons pris la décision que chaque année, il y aurait une rencontre entre les deux ministres des affaires étrangères pour faire le point sur notre coopération politique, préparée par des rencontres de nos collaborateurs.

Et puis, je vais y venir dans un instant, nous avons parlé de la visite pour laquelle le président iranien a été invité par le président français.

Et puis bien sûr j’ai soulevé aussi, comme je le fais à chaque fois que cela est nécessaire, la question des droits de l’Homme.

J’ai été accueilli aussi par le président Rohani, le président de la République, que j’avais eu l’occasion de rencontrer puisque j’étais au côté du président français lorsqu’il a vu à deux reprises le président Rohani. Je lui ai transmis donc une lettre de François Hollande, et une invitation à venir en France à la mi-novembre. Nous espérons qu’il pourra s’y rendre. Nous avons parlé surtout de la coopération politique et économique, qui a été un sujet important tout au long de cette journée.

Ensuite j’ai rencontré plusieurs ministres importants, cependant qu’Elizabeth Guigou, qui nous rejoint maintenant, qui est la présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, avait un entretien avec son homologue au parlement iranien.

Mais nous avons pu néanmoins partager la plupart de mes entretiens : d’abord un entretien avec le ministre du pétrole, qui est un homme très expérimenté, avec qui nous avons parlé des perspectives où l’on pouvait travailler ensemble et une compagnie comme Total est extrêmement appréciée ici, j’ai eu l’occasion de le vérifier, de même que l’Institut français du pétrole. Et il y a beaucoup de travail en commun à faire dans ce domaine ainsi que dans le domaine des technologies vertes, des technologies nouvelles.

Ensuite j’ai rencontré la vice-présidente de la République, qui est en même temps ministre de l’environnement, que j’avais déjà reçu à Paris d’ailleurs. C’est une femme qui connaît très bien ses sujets, et nous avons parlé essentiellement de la COP21, puisque vous savez que je vais présider cette conférence extrêmement importante à la fin de l’année. Je l’ai invitée à venir en France au début de mois de septembre car je réunis une cinquantaine de ministres du monde entier, des ministres de l’environnement pour avancer dans la préparation de la COP21. J’ai fait une réunion de ce type il y a quelques jours sur l’ambition de la COP21 et la question de la différentiation, et là, nous allons parler finances, technologies. Ce sont des mots qui ont un sens bien précis dans le cadre de la COP21 et j’espère que cette ministre pourra nous rejoindre.

Ensuite j’ai rencontré le ministre de l’industrie, des mines et du commerce qui a un portefeuille extrêmement vaste et qui a beaucoup d’expérience. Nous avons parlé aussi de notre coopération et en partie de l’automobile, puisque vous savez que, vous l’avez peut-être vu dans la rue d’ailleurs, pendant longtemps beaucoup des automobiles qui circulent dans ce pays ont été des automobiles françaises, et que, évidemment, compte tenu des sanctions, les choses ont été beaucoup plus difficiles. Mais maintenant avec la levée des sanctions, les choses vont pouvoir reprendre, et donc nous avons parlé des perspectives ouvertes à la fois à Renault et à Peugeot.

Puis nous avons parlé plus généralement des questions d’équipements industriels et de finances, puisqu’à chaque fois que nous avons des perspectives les problèmes des financements doivent être résolus.

Et puis pour que ma journée soit complète, je me suis entretenu avec le ministre des transports et de l’urbanisme sur des projets très précis. C’est un homme très concret, un ingénieur de formation, qui s’est rendu récemment en France. Il a eu d’ailleurs l’occasion de voir le ministre du logement et le ministre des transports, et nous avons parlé aéronautique, à la fois avions, en l’occurrence Airbus, et aéroport, puisqu’il y a des projets dans ce domaine. Nous avons parlé de transport ferroviaire, puisqu’il y a des perspectives d’électrification des lignes. Et transport maritime, et d’ici quelques jours la CGM va opérer un nouveau service en Iran. Et puis d’urbanisme, puisqu’il est également responsable de l’urbanisme, et ce sont des domaines dans lesquels nous sommes connus et performants.

À l’occasion de toutes ces rencontres, j’ai rappelé que j’avais voulu venir pour un cadrage politique, et c’est le sens de ma visite avec Elizabeth Guigou, mais en même temps je suis ministre des affaires étrangères et du commerce extérieur, et du développement international, et du tourisme, et donc j’ai préparé aussi ce qui va se faire dans les semaines et les mois qui viennent.

Nous avons une délégation importante du Medef qui va venir au mois de septembre. J’ai demandé au ministre de l’agriculture français, M. Le Foll et au secrétaire d’État au commerce, M. Fekl, d’accompagner cette délégation, et c’est ce qu’ils feront. Et je suis sûr qu’elle sera reçue dans de très bonnes conditions.

Et en même temps, si le président Rohani peut se libérer pour la visite qui lui a été proposée, nous avons toute une série de projets à mettre sur pied, et c’est évidemment ma tâche de préparer tout cela.

Et puis j’ai annoncé à mes interlocuteurs que nous allions modifier la cartographie qui concerne l’Iran pour favoriser le tourisme dans les deux sens. À la fois que les touristes iraniens puissent venir en France en plus grand nombre et que les touristes français se rendent dans ce pays, puisque même moi, je n’ai eu l’occasion que de voir Téhéran, mais il y a aussi de très belles villes. Et compte tenu du degré de sécurité qui règne ici, il est possible d’alléger les précautions qui jusqu’à présent avaient été prises. Au total, donc, une visite utile, très utile même.

Vous avez noté, je pense, que le gouvernement iranien a fait tout ce qu’il fallait pour que cette visite se passe dans de très bonnes conditions, ce qui a été le cas. Et donc, je rendrais compte de tout cela au président de la république et au Premier ministre lors du conseil des ministres qui aura lieu vendredi. Mais je pense que la façon dont nous avons procédé de part et d’autre est tout à fait à l’unisson de ce que nous voulions faire.

Je suis à vous. Je vous en prie.

Q - Une petite question sur les droits de l’Homme : Amnesty International dans un rapport parlait de 700 exécutions depuis le début de l’année, est-ce que vous avez parlé de ça ?

R - J’ai fait ce que je fais dans chaque pays où se posent des questions très lourdes de droit de l’Homme.

D’abord sur la question de la peine de mort, vous connaissez la position de France quel que soit le pays concerné, la France est opposée à la peine capitale pour des raisons de principes. Et bien sûr, cela s’applique à ce pays comme à d’autres pays voisins.

Il y a d’autres questions qui se posent et qui concernent telle ou telle personne qui a été inquiétée, qui a été arrêtée, qui a été emprisonnée, et quelques cas précis que vous avez à l’esprit comme moi. J’ai fait ce que je fais toujours dans ces circonstances : je rapporte à la presse les questions que j’ai évoquées, mais avec mes interlocuteurs, je les évoque de la façon que je crois être la plus utile, c’est-à-dire sans les mettre dans une difficulté qui interdirait précisément que les choses progressent. Donc j’ai parlé d’un certain nombre de cas dont on m’avait saisi d’ailleurs, et j’espère que cela permettra de lever ces situations qui sont souvent très tragiques.

Q - Comment interprétez-vous l’annulation de certaines visites, notamment celle avec le président du Parlement ou au Conseil suprême de sécurité nationale ? Est-ce encore un chemin à parcourir avec certains cercles de pouvoir ?

R - Je ne sais pas. Vous savez cette visite a été montée très vite et le programme a été mouvant jusqu’à la fin. L’ambassadeur ici m’avait prévenu qu’il n’y avait pas de point qui était de certitude. Les deux seules certitudes que j’avais et qui correspondent à l’invitation, c’était de voir le président de la République et le ministre des affaires étrangères. Après, il y a des questions d’emploi du temps, de disponibilité, mais Mme Guigou a vu son homologue du Parlement et j’aurai certainement l’occasion de voir l’intéressé et d’autres personnes. Non, dans l’ensemble je crois que cette visite a été vraiment bâtie pour que les choses se passent très bien et le nombre de mes interlocuteurs et leur qualité montrent à quel niveau les Iraniens veulent que la coopération et le contact se situent.

Q - Vous avez parlé de financement, est-ce que vous pouvez être plus précis sur ce point ?

R - Oui. D’abord, compte tenu du fait qu’on est dans l’investissement international et dans le commerce international, il n’y a jamais un projet qui soit isolé de son financement. Donc ce n’est pas propre à l’Iran. Mais, lorsqu’il y a tel ou tel projet qui est fait, en matière par exemple de transport ferroviaire ou on peut citer des investissements pétroliers ou autres, il faut qu’en même temps que le projet il y ait le financement.

Alors le financement, cela pose plusieurs séries de questions. D’abord il y a souvent des questions liées à la COFACE, notre système de couverture de risques. Et puis, dans le cas précis, il faut être très attentif au mécanisme des sanctions. Les sanctions vont pouvoir être levées. Pour les sanctions de type économique, normalement si tout se passe comme cela est prévu, cela peut être levé vers le début du premier semestre de l’année prochaine. Mais évidemment, un certain nombre de banques peuvent être assez frileuses en disant : « oui, cela peut être levé, mais est-ce qu’il y a pas des inconnus, est-ce que on ne reviendra pas en arrière ? » Il faut donc mettre au point des mécanismes qui permettent aux organismes bancaires et financiers d’accompagner toutes ces opérations. Ce n’est pas un problème propre à la France d’ailleurs, mais il faut que ces mécanismes soient mis en place et nous sommes en train de le faire. Nous avions déjà abordé cela d’ailleurs dans la discussion sur l’accord de Vienne, mais nous sommes en train de voir cela avec les organismes qui, en France, sont chargés de ces sujets.

Q - Monsieur le Ministre, vous avez dit ce matin au ministère des affaires étrangères ce matin que la France s’était battue pour avoir un accord robuste sur le nucléaire...

R - ...s’est battue. Non, elle a agi...

Q -...elle a agi pour obtenir un accord robuste. Dans la région des pays comme l’Arabie saoudite ou Israël sont inquiets de cet accord, est-ce que depuis Téhéran vous avez un message d’assurance à délivrer pour ces pays ?

R - Nous avons négocié cet accord, j’ai eu l’occasion de le dire ce matin, avec un objectif qui est la paix et la sécurité, non pas par rapport à tel ou tel pays, même si nous avons des relations excellentes avec l’ensemble des pays, mais parce que la France est reconnue une puissance de paix et de sécurité. C’est cela le premier objectif de notre politique étrangère.

Quand on me demande quel est l’objectif de la politique étrangère française, c’est bien sûr de défendre les intérêts de la France et les Français, mais à travers quatre priorités. La première c’est la sécurité et la paix ; la deuxième, c’est l’organisation et le respect de la planète ; la troisième c’est la relance et la réorganisation de l’Europe ; et la quatrième, c’est le renforcement et le rayonnement de la France, notamment sur le plan économique.

Donc, l’accord dont il s’agit, que nous avons réussi à négocier, s’inscrit dans le cadre de la recherche de la paix et de la sécurité. C’est ce que j’ai expliqué à mes interlocuteurs et vous étiez là quand la question m’a été posée. C’était dans la conférence de presse que j’ai faite avec M. Zarif. J’ai répondu assez en détail parce qu’il ne faut pas que le public se fasse de fausses idées. On a dit : « mais la France a été dure, mais la France ceci, cela ». Nous avons réfléchi à cela avec le président de la République et nous avons pris une position que j’appelle de fermeté constructive, ou de vigilance constructive. Pourquoi ? Pas du tout parce que nous voulions faire échec à tel ou tel ; si l’accord a été conclu c’est parce que tout le monde l’a accepté, y compris la France, sinon il n’aurait pas été conclu.

Mais nous avons, et nous avions, toujours la conviction que d’abord il s’agit d’un domaine extrêmement sensible parce qu’il s’agit du nucléaire, et donc de la bombe atomique. Et d’autre part, pour que justement il n’y ait pas une contagion du nucléaire, il était absolument essentiel que cet accord comporte des clauses extrêmement sérieuses et fermes. Et finalement la France a convaincu tous les partenaires de cela. Parce que sinon l’accord n’existerait pas. Je vous ai fait distribuer un petit papier qui est assez facile à lire dans une matière qui n’est pas toujours facile.

Prenons un exemple : vous avez deux colonnes, avant et après. En ce qui concerne l’uranium, vous savez que si l’on veut fabriquer une bombe atomique, il faut enrichir l’uranium, et qu’au-delà d’un certain degré d’enrichissement, on a la possibilité d’aller vers la bombe atomique. Dans un premier temps l’enrichissement a été limité à 20%, ce qui est très élevé, nous avons agi, avec les autres bien sûr, parce que nous sommes tombés d’accord pour qu’il n’y ait pas d’enrichissement au-delà de 3,65%. Au-delà de 3,65%, on ne peut pas aller vers la bombe atomique. Donc à partir de ce moment-là, quand d’autres pays voient le résultat de notre négociation commune, ils voient qu’il n’est pas possible d’aller vers la bombe atomique.

Il y a un autre concept qui est très important, issu de l’anglais, qui s’appelle « break-out time », c’est-à-dire : combien de temps faut-il, en admettant qu’il n’y ait pas respect des engagements pour construire une bombe atomique - actuellement les spécialistes disent que c’est de l’ordre de deux mois - là, compte tenu de l’accord qui a été passé, qui est un accord de fermeté constructive, il faudrait au moins un an. Idem pour les centrifugeuses. Idem pour le réacteur d’Arak. On sait que les Français se sont préoccupés de cela en disant : le réacteur d’Arak est un réacteur qui est comme on dit plutonigène, c’est-à-dire qui dégage du plutonium, du plutonium en quantité et en qualité militaire. Si on veut éviter que ce plutonium soit dégagé, si donc on veut éviter la possible utilisation militaire de ce plutonium, il fallait que le réacteur d’Arak ait un autre mode de fonctionnement. C’est ce qui a été décidé.

Donc à chaque fois, nous avons agi pour rechercher la sécurité et la paix. Et comme l’engagement des Iraniens, ils nous l’avaient dit dès le début, était : « nous, nous voulons le nucléaire civil, nous ne voulons pas aller vers la bombe atomique », encore fallait-il évidemment que ce soit à la fois traduit j’allais dire en termes techniques, et d’autre part vérifié - parce que si ce n’est pas vérifié, personne n’aura la confiance nécessaire. Cela a été notre contribution acceptée par les autres, puisque finalement tout le monde s’est mis d’accord. Nous n’avons donc pas agi par rapport à tel ou tel pays, mais pour assurer plus de sécurité et donc plus de paix.

J’ai été assez précis ce matin, peut-être moins que je ne l’ai été ce soir, puisque je ne voulais pas non plus ennuyer mon public, parce que nous ne voulons pas qu’il y ait d’équivoque. Je pense que tout le monde reconnaît, et reconnaîtra, avec le temps, que ce travail a été utile.

Q - Une question économique : est-ce que, dans vos conversations, vous avez enregistré des besoins particuliers de la part des Iraniens ?

Et une question politique : est-ce que vous avez parlé de la Syrie avec le ministre Zarif ou avec vos interlocuteurs ?

R - Sur le premier point, il y a beaucoup de choses prioritaires. Parce qu’ici, il y a 78 ou 80 millions d’habitants. Il y a des besoins importants et les sanctions évidemment ont eu des conséquences sur la population. Et elles ne sont pas encore levées aujourd’hui. Donc dans toute une série de domaines, que j’ai cités, que ce soit le domaine de la vie quotidienne, y compris sur le plan agroalimentaire, dans le domaine des transports, dans le domaine de l’urbanisme, des équipements, il y a de très gros besoins, et nos interlocuteurs iraniens sont les premiers à le souligner.

Donc, avec chaque ministre, j’ai posé la même question que vous : qu’est-ce qui, pour vous, est prioritaire ? Ils ont donné des listes des priorités et nous allons voir comment nous pouvons travailler ensemble sur ces priorités. Prenons un exemple. Mon dernier interlocuteur, le ministre des transports, a fait une liste extrêmement précise en disant : il y a les avions, les aéroports, l’électrification des lignes de transport ferroviaire. Il y a toute une liste.

Sur l’autre point, la Syrie. Oui bien sûr, nous en avons parlé en particulier avec Javad Zarif. Là, je peux vous donner la position de la France, ou vous la rappeler. Nous pensons d’abord que la situation est un drame, puisque je le rappelle, il y a eu quand même 230.000 morts déjà. C’est un chiffre abominable. Et quasiment la moitié de la population qui est déplacée. Et tous les jours il y a des gens qui meurent avec des situations humanitaires effrayantes. Et puis il y a un pays qui est coupé en deux, en trois, en quatre. Nous pensons que la solution est politique, c’est-à-dire qu’il faut trouver les moyens d’aller vers un gouvernement d’union nationale qui comporterait à la fois des éléments du régime - mais dans lequel M. Bachar Al-Assad ne peut pas être considéré comme l’avenir de la Syrie, compte tenu de la situation et de sa responsabilité énorme -, des éléments du régime donc, pour éviter que l’État syrien s’écroule, et l’opposition, qu’on appelle l’opposition modérée.

Nous discutons de cela, nous en avons déjà discuté et nous en discuterons encore bien sûr, avec les pays de la région, avec les Américains, avec les Russes. J’ai eu l’occasion de discuter de cela encore ce matin avec mon collègue Zarif qui a une approche, il dit, lui aussi, que la solution est politique. Simplement il entrevoit plus une réforme institutionnelle, constitutionnelle. Il ne souhaite pas poser le problème de M. Bachar Al-Assad. Et puis dans le temps, les choses ne sont pas extrêmement précises. Et puis il y a une différence de taille, c’est que l’Iran est un soutien du gouvernement syrien, ce qui, et c’est un euphémisme, n’est pas le cas du gouvernement français.

Mais ce qui me frappe - et on peut tout à fait discuter entre personnes qui ont des divergences ou des différences -, c’est le fait que dans beaucoup de ces circonstances, nous sommes les uns et les autres d’accord pour dire que les solutions sont politiques. C’est-à-dire qu’il y a parfois besoin d’un appui militaire. Par exemple nous le faisons en Irak pour lutter contre Daech. Mais si vous regardez les choses sur le long terme, ce n’est pas de l’extérieur qu’on peut régler les choses. Il faut qu’il y ait une implication de la population, et cela passe le plus souvent par des gouvernements qu’on appelle inclusifs. Tous les problèmes sont différents, ce n’est pas la même chose en Syrie, ni en Irak, ni au Yémen. Mais il est nécessaire d’avoir un gouvernement inclusif. Si une partie de la population sent qu’elle est totalement exclue, elle ne va pas se mobiliser pour lutter contre le terrorisme. Donc à chaque fois, la situation est différente ce n’est pas la même chose en Iran ce n’est pas la même chose en Syrie, mais l’idée, c’est qu’il faut des gouvernements inclusifs. Les solutions doivent être politiques. C’est une idée qui, je crois, pour nous est très forte, et qui doit gagner du terrain.

Q - Qu’est-ce que vous avez ressenti face à certaines factions des conservateurs qui avant votre venue ont ressorti des vieilles affaires ?

R - J’ai l’impression, je ne suis pas un expert de ces réalités iraniennes, mais que c’était surtout des attaques entre clans. Il y a ici des oppositions internes, qui voulaient utiliser cet élément pour rendre ce voyage difficile. Cela n’a pas été le cas. Je n’ai pas d’autres commentaires à faire.

Q - Vous avez annoncé que la carte des voyageurs allait être transformée ; jusqu’ici l’Iran était considéré comme un pays à risque. Vous avez invité la vice-présidente Ebtekar en France à la mi-septembre également. Fallait-il attendre cet accord pour que l’Iran réintègre le concert des nations ?

R - Sur la question de la vice-présidente, je l’ai déjà reçue en France. Elle est venue car c’est elle qui représente son pays pour la COP21. C’est tout à fait normal qu’elle vienne, j’espère qu’elle pourra venir à nouveau. Je n’en suis pas sûr, parce qu’il y a d’autres voyages et chacun a son calendrier. Mais c’est une bonne chose qu’elle vienne, bien que ce ne soit pas lié à l’accord de Vienne, car je l’avais déjà reçue avant l’accord de Vienne.

Pour le président de la République, il est évident que l’invitation du président français est, comme il l’a dit d’ailleurs dans la lettre qu’il avait fait parvenir au président Rohani, dans le contexte nouveau qui peut être permis par l’accord de Vienne.

Alors, après, si on pose la question : « quelles vont être les conséquences internationales de tout ça », je pense qu’il faut rester assez prudent. L’accord lui-même est une bonne chose, quand on peut avoir un accord au lieu d’avoir un affrontement. C’est toujours une bonne chose, surtout quand l’accord est positif. Maintenant, je vois des articles savants pour nous expliquer que cela va avoir telle conséquence mécanique sur tel conflit. Je suis beaucoup plus prudent. Parce que notre souhait, c’est que cela permette une stabilisation et un chemin vers la paix dans toute cette région. Mais souvent, vous le savez aussi bien que moi, les choses ne sont pas mécaniques. Elles prennent du temps, et parfois même, elles peuvent prendre un certain nombre de détours.

Pour la question du tourisme, c’est une autre question, mais nous constatons qu’en termes de sécurité pour les touristes, puisque c’est de cela qu’il s’agit dans toute cette zone, les risques ne sont certainement pas plus élevés que dans d’autres zones. Donc, en termes techniques - mais cela c’est fait par le centre de crise de mon ministère, ce n’est pas moi qui le fais -, je crois que les choses étaient en rouge et orange et, d’après ce qu’on me dit, elles vont passer en jaune dans certaines zones, ce qui signifie qu’il va pouvoir y avoir davantage de touristes à la fois dans un sens, et je l’espère dans l’autre.

Q - On a vu les attaques du ministre Zarif contre l’Arabie saoudite, or la France est assez proche de l’Arabie saoudite, est-ce que vous pensez que du fait de cette proximité la France peut jouer un rôle entre ces deux grandes puissances ?

R - Oui, j’ai vu ces échanges, qui ne sont pas toujours totalement diplomatiques. Nous avons nos amitiés, nous avons nos convictions. Dans les papiers que j’ai faits, j’ai toujours dit que nous sommes fidèles à nos amitiés et à nos convictions.

En même temps, la France, vous l’avez noté vous-même, puissance de paix et de sécurité, la France a de bonnes relations avec l’ensemble des pays de la région, qui eux-mêmes sont souvent en conflit ou en tout cas en hostilité. Le meilleur exemple, si je puis dire, c’est que nous avons à la fois de bonnes relations avec les Palestiniens et avec Israël. Je me suis rendu il n’y a pas longtemps dans la région, et j’ai été reçu évidemment par tout le monde. Nous avons aussi de bonnes relations avec l’Arabie Saoudite, et avec l’ensemble d’ailleurs des pays du Golfe, puisque j’ai accompagné le président de la République lorsqu’il a été reçu, je pense qu’il a été le premier chef d’État étranger à avoir été reçu par le conseil de coopération du Golfe.

Mais cela ne m’empêche pas aujourd’hui d’être ici. Et si nous pouvons aider à régler des questions ou à améliorer une situation, ou à aller vers une détente des conflits, la France, puissance de paix et de sécurité, cela n’est pas une abstraction, à chaque fois que nous pouvons, et encore une fois sans dévier de notre route, nous essayons de faire cela. Je vais vous prendre deux-trois autres exemples qui vont dans le même sens :

Lorsque nous avons proposé le format de Normandie, on ne peut pas dire que l’Ukraine et la Russie soient dans les meilleures dispositions, mais nous avons proposé qu’avec nos amis allemands, il y ait ce format à quatre.

Lorsque nous sommes intervenus au Mali, les terroristes étaient sur le point de prendre le contrôle du Mali, c’était il y a deux ans et demi, nous sommes intervenus. D’autres nous ont aidé, les Africains, les troupes internationales, et aujourd’hui non seulement les terroristes ont été boutés en dehors, mais une légitimité a été rétablie, des élections ont eu lieu, un financement de développement a été trouvé, et récemment encore un accord entre le Nord et le Sud a été trouvé.

Et nous allons continuer. Parce que c’est notre rôle, c’est le rôle de la diplomatie française de favoriser la paix et la sécurité. Et évidemment c’est difficile ; on ne réussit pas toujours. On ne peut pas non plus faire abstraction d’oppositions qui parfois sont fondamentales, mais c’est quand même notre rôle, et j’allais dire, notre honneur, d’avancer dans cette direction. Encore une fois, bien sûr, c’est souvent très compliqué, très difficile, et il y a des circonstances où nous n’arrivons pas à réussir. Mais parfois, le plus souvent possible, nous réussissons.

Q - Et sur ce dossier vous êtes optimiste, vous voyez des possibilités de...

R - Déjà, parler avec les uns et avec les autres, essayer de comprendre ce que chacun a à l’esprit, le cas échéant, favoriser tel ou tel rapprochement. Mais en même temps, nous ne pouvons pas nous substituer les uns aux autres. Alors parfois on dit - mais je vais plus loin encore dans votre question - : « vous êtes pour les sunnites contre les chiites ? » Non. Nous n’avons pas à prendre partie, mais nous sommes totalement contre Daech qui se réclame du sunnisme, mais on ne veut pas dire que nous sommes pour les uns ou contre les autres. Non, pas du tout, les populations font le choix qu’elles veulent. Nous ne nous déterminons pas sur une base confessionnelle. Nous sommes une puissance de sécurité et de paix.

Merci beaucoup !./.

Dernière modification, le 04/08/2015

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