Iran - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « Europe 1 » (Paris, 03/04/2015)

Laurent Fabius : "Nous avons des contacts bien sûr avec tous les pays, y compris bien sûr avec Israël. Ils connaissent nos positions et je sais qu’ils ont à beaucoup de reprises salué la fermeté de la France.

Q - Vous étiez pour la France le numéro 1 d’une négociation longue, technique, difficile avec l’Iran, une de ces négociations déjà exceptionnelle qui peut changer l’histoire. Barack Obama a dit cette nuit que si cet accord de Lausanne mène à un accord total et définitif, le monde sera plus en sécurité. Partagez-vous son optimisme ?

R - Oui, notre position a toujours été de dire qu’il fallait un accord, mais l’accord ne peut être conclu que s’il est solide et vérifiable : ce sont les termes qu’on a toujours utilisés avec le président de la République. Là, c’est une étape importante, très importante même, mais on n’est pas complètement au bout du chemin ; le bout du chemin normalement c’est la fin juin.

Q - Mais peut-il y avoir rupture d’ici au 30 juin ?

R - Il est écrit dans ce que nous avons déjà signé que rien n’est acté tant que tout n’est pas acté.

Q - Cela veut dire que tout peut se produire encore ?


R - Non, les choses vont dans le bon sens, il faut être clair, mais il reste encore des choses à compléter. J’espère d’ailleurs que l’on va parler du contenu parce que c’est cela qui est intéressant…

Q - Alors, s’il y a un accord le 30 juin prochain, l’Iran des ayatollahs aura-t-il un jour la bombe atomique ?

R - Non, c’est tout l’objet de l’accord. Comment peut-on résumer cet accord ? L’énergie nucléaire civile, 100 %, la bombe atomique non.
Le problème, c’est que ce sont les mêmes machines qui permettent à la fois de créer de l’énergie nucléaire civile et la bombe atomique. Il faut donc bien proportionner les choses, c’est la raison pour laquelle il y a un élément très important dans l’accord, c’est la réduction du nombre des machines que l’on appelle des « centrifugeuses » qui permettent d’enrichir l’uranium.

Q - Il y en avait des milliers, il y en aura beaucoup moins !

R - Soyons précis : il y avait sur le sol iranien 19 000 machines, il y en aura un peu plus de 6 000. Pour les machines en fonctionnement, il y en avait 9 200, il y en aura 5 060. Donc, c’est beaucoup moins.
Et puis, il y a un deuxième aspect, c’est que si on veut aller vers le nucléaire civil, il n’y a pas besoin d’enrichir très fortement l’uranium, tandis que si on veut aller vers le nucléaire militaire il faut l’enrichir fortement.
Nous avons déjà conclu des éléments qui disent : jusqu’à présent, l’Iran avait 8 tonnes, 8 000 kilos d’uranium à sa disposition, là il n’en aura plus que 300 kilos ; cela n’a donc rien à voir. De plus, il ne pourra enrichir cet uranium qu’à hauteur de 3,65 %, alors qu’auparavant c’était 20 %.
Vous voyez bien, avec ces éléments précis, que la négociation est très complexe.

Q - Donc Lausanne, cela a été un progrès…

R - Bien sûr.

Q - Il y a eu du solide et du consistant. Le sujet est d’une complexité technique inouïe, quelle est la durée de l’accord ?

R - Il y a plusieurs durées d’accord. La durée minimum, l’élément de base, c’est 10 ans, mais il y a des étapes. Certains engagements portent sur une durée allant jusqu’à 13 ans, d’autres jusqu’à 15 ans, d’autres jusqu’à 25 ans.

Q - Quand on a dit que la France était prudente, Laurent Fabius, est-ce que cela voulait dire que pour…

R - Je vous arrête tout de suite, la France est ferme depuis le début.
Je vais vous donner une anecdote. Cela fait longtemps que l’on discute de cet accord et, en ce qui me concerne, en ce qui concerne le gouvernement, l’échéance précédente était en octobre-novembre 2013. À l’époque, nous avons signé un premier accord qui s’appelait « un accord provisoire ». Maintenant, c’est connu, donc je peux revenir sur cet épisode. Les Américains et les Iraniens nous avaient proposé un texte. Après en avoir parlé avec le président de la République, j’ai dit non. Pourquoi ? J’ai dit non parce que le texte n’était pas solide, en particulier il n’apportait pas de garantie sur un réacteur, le réacteur d’Arak, et sur l’enrichissement de l’uranium.


Q - Vous étiez seul à ce moment-là ?

R - Oui, alors évidemment c’était un peu difficile. On a regardé avec mes collègues - nous sommes six grands pays -, le contenu. Il y a même eu un épisode assez amusant. L’Iranien a dit : « si c’est comme ça, je démissionne, je rentre chez moi, ce n’est pas possible… » ; mon collègue chinois lui a répondu : « si j’étais vous, je me rassiérais ». Et il s’est rassi.
Donc, à l’époque, un premier accord a été signé. Il était solide, plus solide que ce qui était envisagé. Et depuis, la France est regardée d’une manière particulière, parce qu’on sait que nous voulons l’accord mais sur une base ferme. Pourquoi ? Pas du tout parce que nous aurions quelque chose contre les Iraniens - là je vais au fond de la question -, mais parce que si cet accord n’est pas vraiment solide, cela veut dire que l’Iran pourrait avoir la bombe, ce qui est inacceptable. Et si cet accord n’est pas perçu comme solide, cela veut dire que les pays de la région – on peut penser à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, à la Turquie, etc. - diront : « oui, peut-être qu’ils ont signé mais ce n’est pas solide, donc nous-mêmes allons nous équiper nucléairement ». À ce moment-là, ce sera la prolifération nucléaire et ce sera très dangereux pour tout le monde.
Donc, la nécessité objective, c’est que l’accord soit solide.

Q - Mais déjà on renforce l’Iran, puissance chiite dans la région !

R - On renforce et on ne renforce pas, c’est-à-dire que…

Q - Donc, on sait que c’est regardé d’un mauvais œil, comme vous l’avez dit, dans les pays du golfe, en Arabie Saoudite et dans d’autres pays.

R - Oui, mais si vraiment on arrive à ce que l’Iran n’ait pas l’arme nucléaire, ce qui est l’objectif et on a fait un pas dans cette direction, c’est positif pour tout le monde, y compris pour ces pays-là. Simplement la contrepartie, c’est la question des sanctions. L’Iran a dit : « à ce moment-là, vous levez les sanctions ».

Q - Au fond, pour qui Lausanne est une mauvaise nouvelle ?

R - À mon avis, pour personne.

Q - Même pas pour les Israéliens ?

R – Non. Les Israéliens disent qu’il ne faut pas que l’Iran ait l’arme nucléaire, parce qu’à ce moment-là ils risqueraient d’être…

Q - Mais vous leur dites ce matin « si l’accord a lieu, ils n’auront pas l’arme nucléaire ».

R - Bien sûr, et je complète en disant que s’il n’y a absolument aucun accord, à ce moment-là les Iraniens peuvent dire : « nous sommes déliés de toute obligation, nous allons faire ce qu’on nous prête comme intention de faire ».

Q - Le président Hassan Rohani s’est toujours engagé à ne pas avoir la bombe atomique…

R - Oui.

Q - Les dirigeants religieux à Téhéran et en Iran sont divisés entre réformateurs et durs. Est-ce que vous leur faites confiance ce matin ?

R - Nous prenons toutes les dispositions pour être sûr que l’accord que nous pourrions signer soit respecté.
Vous avez noté - et je pense que c’est réel, ce n’est pas quelque chose de fabriqué - qu’il y a eu beaucoup de réactions positives dans la rue iranienne. Cela veut dire que les Iraniens, le peuple iranien, notamment la jeunesse, attend quelque chose. Il faut en tenir compte.

Q - Vous dites « vous avez raison » aux jeunes Iraniens qui manifestent et qui attendent les réformes et l’ouverture ?

R - Je pense qu’il ne vaut mieux pas qu’on se mêle de ce qui se passe en Iran. En revanche, qu’ils souhaitent avoir plus de possibilités sur le plan économique, c’est tout à fait compréhensible.

Q - Quel est le calendrier de la levée des sanctions qui frappent depuis 9 ans l’économie et la société iranienne ?

R - C’est un point que nous n’avons pas encore tout à fait réglé. Il y a notamment le point sur les sanctions qui est très compliqué. Il y a plusieurs types de sanctions : des sanctions des Nations unies, des sanctions économiques de l’Europe et des États-Unis. Les Iraniens disent que, s’il y a un accord, il faut lever les sanctions tout de suite. Nous, nous leur disons qu’il faut les lever au fur et à mesure qu’ils respecteront leurs engagements et que si ces engagements ne sont pas respectés, évidemment, on reviendrait à la situation précédente, ce qu’on appelle le « snap back ». Là-dessus, il n’y a pas encore un accord.

Q - Mais s’il y a un début de levée des sanctions, elles porteront sur quoi ? Sur le pétrole, sur les banques, parce qu’on dit que dès le début de la levée des sanctions, l’Iran bénéficiera d’une sorte de matelas ou de trésor de 150 ou 200 milliards de dollars. Si c’est vrai, cela renforce sa puissance…

R - L’évaluation qui a été faite de la totalité de ce que représenterait la levée des sanctions économiques, c’est effectivement 150 milliards ; ce qui fait beaucoup d’argent, de dollars. Mais cette levée des sanctions économiques est soumise à toute une série de conditions. De plus, il n’y a pas simplement les sanctions économiques, il y a aussi les sanctions en matière d’armes et dans d’autres domaines ; ce point-là n’a pas encore été complètement conclu et ce n’est pas le plus facile.

Q - Est-ce que vous dites à Benyamin Netanyahou qui téléphonait cette nuit à M. Obama « vous pouvez vous rassurer » ?

R - Non, nous avons des contacts bien sûr avec tous les pays, y compris bien sûr avec Israël. Ils connaissent nos positions et je sais qu’ils ont à beaucoup de reprises salué la fermeté de la France.

Q - Vous leur dites que vous n’avez pas cédé, que vous avez obtenu des garanties. Laurent Fabius, au nom de la France, n’a pas cédé pour dire « oui », parce qu’il y avait une pression des Américains, les Iraniens…

R - Non. La France - je le redis très souvent et le président de la République aussi - est une puissance indépendante. Nous nous situons par rapport à l’objectif de la sécurité et de la paix, c’est cela qui nous détermine.

Q - Est-ce qu’à la fin de cette année, François Hollande ou vous, vous jugerez utile d’aller à Téhéran comme Barack Obama en a envie ?

R - Si les choses sont signées comme elles doivent l’être, bien évidemment ce sera un voyage très important.


Q - Que vous ferez l’un et l’autre ou l’un après l’autre ?

R - Je ne peux pas m’engager pour le président de la République.

Q - Comme il va vous écouter, il va peut-être le marquer sur son agenda.

R - Non, il se décide tout seul et il le fait très bien.
L’Iran est un pays magnifique, un grand pays. La civilisation perse est une civilisation magnifique. Simplement, il ne faut jamais oublier qu’il y a quand même là - depuis une dizaine ou une quinzaine d’années - un arriéré assez lourd. J’espère que l’on va pouvoir aller dans le bon sens.

Q - Qui va signer le 30 juin ?

R - Ce qu’on appelle « le plénipotentiaire », celui qui a négocié.

Q - Vous. Et s’il y a accord à partir de juillet, est-ce que vous encouragerez les entreprises françaises à aller conquérir à leur tour le marché iranien ?

R - Bien sûr. Je veux vraiment rendre hommage à mon équipe, qui a été extraordinaire et qui est reconnue comme telle. Elle est composée à la fois des gens du Quai d’Orsay et du CEA. Vraiment, on n’aurait pas pu faire tout ce travail sans eux.
(…)

Q - Une dernière question qui vient un peu à tout le monde, comment vérifie-t-on si l’accord est appliqué ? Les contrôles auront-ils lieu automatiquement ?

R - Oui…

Q - Ou quand vous avez des doutes ?

R - Ils pourront avoir lieu automatiquement et à tout moment, en particulier par l’Agence internationale de l’énergie atomique ; c’est un point central. Nous souhaitons vraiment cet accord, au nom de la paix et de la sécurité internationale, mais il doit être solide et vérifié.

Q - On vous regarde tous, on a été passionné par ce que vous avez raconté. Est-ce que vous et François Hollande - parce que vous en avez parlé cette nuit - vous croyez vraiment à cet accord et vous le voulez ?

R - On le souhaite mais dans les conditions que j’ai dites./.

Dernière modification, le 06/04/2015

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