Iran - Entretien du ministre des affaires étrangères, M. Laurent Fabius, avec « Europe 1 » - extraits (Paris, 11/11/2013)

Q - Laurent Fabius, à Genève, la France a refusé l’accord avec l’Iran sur son programme nucléaire. Quelles garanties vous faut-il pour arriver à un éventuel accord ?

R - Non, les choses ne se présentent pas exactement comment cela. Si vous me permettez, je ne veux pas être trop technique, mais enfin il faut expliquer à nos auditeurs exactement comment les choses se présentent. La question du nucléaire iranien est une question absolument majeure pour la sécurité régionale et pour la sécurité mondiale.

Nucléaire iranien : "La négociation continue"->http://www.dailymotion.com/video/x171uee_nucleaire-iranien-la-negociation-continue_news] par Europe1fr

Quelle est notre position, non seulement celle de la France mais aussi celle des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et de la communauté internationale ? Notre position est la suivante : l’Iran a parfaitement le droit d’utiliser l’énergie nucléaire civile, mais la bombe atomique : non. Voilà ce dont tout procède. La bombe atomique pour les Iraniens, cela signifierait un danger pour la région, d’autres pays auraient la bombe atomique, s’en doteraient, et pour la terre entière. Donc voilà la ligne.

Q - La négociation de Genève des Iraniens vous rassure-t-elle ou pas ? Est-ce que cela veut dire que, derrière leurs idées de négociations, ils ont dit « la bombe » ?

R - Il y a eu des progrès, c’est absolument évident, mais il n’a pas été possible d’aller jusqu’au bout. La négociation continue, dans neuf jours, nos directeurs politiques se retrouveront de nouveau à Genève. Il y a un texte sur la table et qui n’est pas un texte uniquement français. Ce texte a été accepté par ce qu’on appelle « les 5+1 » ! Il ne faut pas juger des choses qui sont inexactes.

Q - Mais on a noté, Laurent Fabius, des divergences entre les « 5+1 », sur quoi portent-elles ?

R - On va y venir. Je ne veux pas entrer dans tous les détails, parce que nous sommes engagés - et je respecte cette consigne - à ne pas être trop détaillés parce que la négociation continue. Mais il y a deux ou trois points sur lesquels nous - quand je dis « nous », ce sont en particulier six pays, c’est-à-dire la Chine, les États-Unis.

L’Angleterre, l’Allemagne, la Russie, la France plus l’Allemagne - voilà l’état où nous en sommes, il y a deux ou trois points qui font encore des difficultés avec les Iraniens, j’espère que ces difficultés vont être surmontées.

J’en prends deux ou trois. Il y a une question que l’on retrouve souvent dans la presse - on ne sait pas trop toujours à quoi cela fait allusion - dite du réacteur d’Arak. De quoi s’agit-il ? Il y a différents types de réacteurs et ce réacteur d’Arak, qui n’est pas encore fini, est un réacteur dit à « eau lourde ». Ce réacteur produit donc d’une manière très importante, du plutonium ; il est extrêmement proliférant et s’il allait jusqu’au bout, s’il fonctionnait, cela permettrait à l’Iran de fabriquer une bombe nucléaire par an. Nous disons qu’il faut prendre des dispositions pour que ce réacteur d’Arak ne puisse pas être activé comme il était prévu, et qu’il ne puisse pas conduire à la bombe atomique, voilà un point. Et là-dessus évidemment, nos collègues nous suivent et les Iraniens ont encore un effort à faire.

Il y a une deuxième question très importante, celle de l’enrichissement d’uranium. Là aussi soyons précis. L’uranium peut être enrichi à des pourcentages différents. Quand c’est à 3 ou à 5 %, cela ne pose pas trop de difficultés. Quand c’est à 20 %, comme c’est le cas de beaucoup du stock iranien, cela permet très vite d’aller à 90 % et à 90 %, on peut faire une bombe atomique. Donc, la question se pose de savoir ce que les Iraniens vont faire de leur stock important à 20 %. Nous discutons de cela, nous sommes d’accord avec nos propres partenaires pour dire qu’il faut que ce stock à 20 % soit démantelé et revienne à 5 %. Et il y a encore un effort à faire du côté de la partie iranienne.

Et puis, il y a une question plus générale : comment assurer cette question d’enrichissement pour que les Iraniens - je reviens à mon point de départ - puissent utiliser l’énergie nucléaire civile mais pas aller vers la bombe atomique. Vous voyez, ce sont des discussions très précises !

Q - Sinon dans quel délai l’Iran peut-elle avoir sa bombe ?

R - Si nous n’arrivions pas à un accord, cela poserait un problème considérable d’ici quelques mois ! Vous savez, il y a des domaines sur lesquels on n’est pas d’accord avec les Russes, les Chinois, etc. mais là, nous sommes absolument tous d’accord ! Mme Ashton, qui est la Haute représentante européenne qui conduit l’ensemble de nos négociations, a joué un rôle très important, que je veux souligner. John Kerry, avec son énergie habituelle, a fait beaucoup avancer les choses, et nous ne sommes pas loin d’un accord avec les Iraniens, mais nous n’y sommes pas encore.

J’ai lu des critiques : selon certains, la France serait isolée ; selon d’autres, elle serait suiviste. Non ! La France n’est ni isolée ni suiviste. La France est indépendante. La France travaille pour la paix.

Q - On dit souvent que la France adopte une stratégie belliqueuse, méfiante, alors qu’il y a peut-être une politique d’ouverture…

R - Non. Nous sommes fermes, nous ne sommes pas fermés. Ce n’est pas la même chose ! Nous voulons la paix - et là, je constate un changement très important de la part des Iraniens - mais nous voulons aller jusqu’au bout ! Et c’est ce à quoi nous travaillons avec nos partenaires et j’ai bon espoir que l’on arrive à un bon accord.

Q - Justement, vous avez dialogué en tête à tête avec le ministre Javad Zarif, le ministre iranien des affaires étrangères…

R - Bien sûr ! Bien sûr !

Q - Est-ce que vous croyez aujourd’hui à la bonne foi ou à la pratique d’ouverture de Téhéran ?

R - Je pense qu’il y a eu un grand changement avec l’élection du président Rohani, lié d’ailleurs largement aux sanctions qui avaient été prises puisque les sanctions mettent l’Iran en difficulté. Donc l’Iran, en tout cas le président Rohani et M. Zarif et beaucoup d’autres, veulent un changement. Nous en sommes d’accord et heureux, mais il faut que ce changement soit garanti et c’est ce sur quoi on travaille.

Mais je vous le répète, on est en cours de négociation, on a déjà beaucoup avancé mais il faut aller jusqu’au bout pour que les garanties soient là.

Q - Est-ce que ce matin, vous dites que le prochain rendez-vous du 20 novembre à Genève, c’est-à-dire le lendemain de votre voyage avec le président Hollande en Israël, le 20 novembre peut être décisif ? Est-ce que l’accord pourrait être conclu le 20 ?

R - Je l’espère ! Peut-être pas le 20 parce qu’il y a les directeurs politiques et ensuite, il faudra que les ministres confirment tout cela, mais nous ne sommes pas loin d’un accord. Évidemment, tant que l’accord n’est pas fait, il n’est pas fait, mais on travaille dans la bonne direction. Simplement, nous voulons que ce soit solide.

Q - Il y a des critiques : un, vous ménagez le gouvernement Netanyahou et Israël, ou on divise la France ; deux, vous rejoignez les néo-conservateurs à la McCain aux États-Unis ; trois, vous ne voulez pas fâcher les adversaires de l’Iran, le Qatar et l’Arabie Saoudite. C’est peut-être difficile à entendre, mais je vous le dis.

R - Écoutez, nous ne nous situons pas par rapport à tel ou tel. Nous voulons un accord qui assure la sécurité régionale et internationale ; oui à l’énergie nucléaire civile pour les Iraniens, non à la bombe atomique. Évidemment, il y a des conséquences de tout cela, mais la France, traditionnellement, travaille pour la paix./.

Dernière modification, le 13/11/2013

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