Iran - nucléaire - Rencontre de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec l’association de la presse anglo-américaine (Paris, 16/04/2015)

M. Laurent Fabius : Il y a eu des travaux importants qui sont des avancées, mais il reste (...) des éléments qui ne sont pas encore satisfaisants. Il y a la question sur les sanctions : quel est le rythme de lifting des sanctions, si on décide de les lever ? Et quelles sanctions ? Il y a le mécanisme dit du « snap back » ; si l’Iran ne respecte pas ses obligations, comment on revient automatiquement aux sanctions antérieures ? Et puis, il y a la question essentielle, évidemment, des vérifications.

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Q - Sur l’Iran. Où en êtes-vous de votre analyse de la possibilité d’obtenir un accord satisfaisant pour la France, qui a été le pays perçu comme le plus dur dans ces dernières négociations ? Et comment l’attitude du Congrès américain va-t-elle influencer cette perspective ?

R - Nous en avons parlé hier, bien sûr, car nous avions une réunion du G7 à Lübeck. John Kerry a fait l’aller-retour alors qu’il avait vu le Congrès la veille. Il est reparti pour Washington où je me trouverai d’ailleurs à la fin de semaine, non pas pour ces questions mais pour une réunion de ce que l’on appelle le MEF - « major economies forum » - autour de la COP21.

Sur l’Iran, nous avons une position qui n’a pas changé depuis le début. Je suis ces travaux depuis le début du gouvernement. Nous souhaitons arriver à un accord, mais que cet accord soit solide, robuste et vérifiable. Pourquoi ? Les deux choses sont liées car ce qui est en cause, c’est la prolifération nucléaire et je considère que l’accord auquel nous arriverons peut-être avec l’Iran va constituer une sorte de standard pour l’ensemble des pays.

À tel ou tel moment, la France a été jugée non pas dure mais ferme. Pourquoi ? Si on me montre une bouteille d’eau et qu’on me dit que c’est du vin, je dirai « non, il s’agit bien d’une bouteille d’eau ! » Admettez que nous souhaitions absolument signer l’accord avec l’Iran quel que soit le contenu, que va-t-il se passer ? Les pays de la région - entendue au sens large - vont admettre qu’un accord a bien été signé mais ils considèreront qu’il n’est pas suffisamment solide. Eux-mêmes vont à ce moment-là se prémunir. Donc, alors que cet accord doit permettre d’autoriser le nucléaire civil et de prohiber la bombe atomique, on arriverait - j’emploie un conditionnel par un futur - à l’effet exactement inverse. Et ce n’est pas un scoop de dire qu’il y a plusieurs pays de la région qui peuvent parfaitement se doter de l’arme nucléaire.

L’arme nucléaire a été un élément qui a évité la guerre lorsqu’elle a été possédée par quatre ou cinq pays dans le contexte précédent. Finalement - et c’est tout le paradoxe de la dissuasion nucléaire -, si dans cette région absolument éruptive du Proche et du Moyen-Orient, la plupart des grands pays disposent de l’arme nucléaire, évidemment c’est une catastrophe.

Donc, pas seulement par rapport à ce que nous pouvons penser de l’Iran, mais d’une façon générale, pour qu’il y ait la paix et la sécurité, il faut que l’accord, s’il doit y avoir un accord, soit un accord robuste et vérifiable.

De ce point de vue-là, ce qui est dans l’accord comporte un certain nombre d’avancées - je ne vais pas les reprendre, maintenant elles sont connues - sur le nombre de centrifugeuses, sur les stocks d’uranium, sur le pourcentage d’enrichissement, sur le réacteur d’Arak.

Il y a eu des travaux importants qui sont des avancées, mais il reste, et j’ai toujours employé cette formule, des éléments qui ne sont pas encore satisfaisants. Il y a la question sur les sanctions : quel est le rythme de lifting des sanctions, si on décide de les lever ? Et quelles sanctions ? Il y a le mécanisme dit du « snap back » ; si l’Iran ne respecte pas ses obligations, comment on revient automatiquement aux sanctions antérieures ? Et puis, il y a la question essentielle, évidemment, des vérifications. Tout cela, c’est bien mais peut-on vérifier ? Si on n’arrive pas à vérifier, évidemment…

Nous avons discuté de tout cela. Nous ne nous sommes pas mis d’accord, mais il ne faut pas dire que nous n’avons pas discuté, ce n’est pas la même chose. C’est donc pourquoi je dis que nous avons encore beaucoup de travail.

C’est la position de la France. La France est un pays indépendant, nous souhaitons, bien sûr, qu’il y ait un accord mais sur une base qui soit ferme et vérifiable. Et ce sera bien sûr la position de la France jusqu’au bout.

À propos du Congrès, vous avez aux États-Unis une disposition particulière qui fait que le Congrès a un certain nombre de pouvoirs, le président a un certain nombre de pouvoirs : les questions de veto, etc. Ce n’est pas la même chose dans d’autres pays. Nous comprenons donc bien qu’il y a cette question-là ; John Kerry nous a expliqué le dispositif auquel il pense qu’il va pouvoir aboutir. De toutes les manières, chaque pays est maître de son dispositif constitutionnel. Je n’ai pas de commentaire particulier à faire sur ce point.

Nos collaborateurs reprennent le travail ces jours-ci. Je pense que l’on s’oriente plutôt vers une conférence qui aura lieu à Vienne où, d’ailleurs, ont eu lieu déjà un certain nombre de travaux dans le passé. Et nous nous préparons à ce qui va se passer entre maintenant et la fin juin ; normalement le délai est fixé au 30 juin.

Voilà où nous en sommes. Ce sont des matières très complexes. Un travail a été fait mais, je le répète, il reste du travail à faire et la France, évidemment, a été, est et sera vigilante. (…)./.

Dernière modification, le 17/04/2015

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