Israël/Gaza - Entretien de Laurent Fabius avec France Culture

- Politique étrangère - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Culture » (Paris, 16/07/2014)
(…)

Q - C’est aujourd’hui que s’ouvrent à Paris les Journées du réseau d’action et de coopération culturelle, des journées dédiées à promouvoir l’action et la diplomatie culturelle française. Nous en parlerons tout à l’heure. Diplomatie culturelle, mais aussi diplomatie économique, qui reste l’un de vos leviers d’action de prédilection, surtout depuis que votre ministère a récupéré le portefeuille du commerce extérieur. Nous allons parler bien sûr, avec vous, de la situation internationale, de l’impossible paix au Proche-Orient, de l’action de la France en Afrique et notamment au Mali où un soldat français a été tué hier, et puis nous évoquerons également avec vous les questions climatiques et la préparation de la Conférence internationale Paris Climat 2015.


À travers tous ces champs d’intervention, y a-t-il une doctrine Fabius en matière de diplomatie ?

R - Est-ce qu’il y a une doctrine, non pas Laurent Fabius, mais de la France, sur les problèmes internationaux ? Oui, il y a une doctrine, une approche, qui comporte quatre objectifs :

Le premier objectif - on va en parler à propos d’Israël et de la Palestine -, c’est la paix et la sécurité. La France, partout, recherche la paix et la sécurité, non pas le pacifisme, parce que souvent il faut être fort pour aller vers la paix, mais la paix et la sécurité.

Le deuxième objectif, c’est ce que j’appelle la planète, c’est-à-dire l’organisation de la planète, et puis la défense de la planète, la question du climat.

Le troisième objectif, c’est la réorientation de l’Europe, parce que nous sommes Européens, mais nous pensons que la politique européenne, souvent, ne va pas dans le bon sens.

Et le quatrième et dernier objectif, c’est le redressement et le rayonnement de la France. Et à chaque fois que le président de la République, le Premier ministre ou moi-même, avons à prendre des orientations, nous nous référons à ces quatre objectifs.

(…)

Q - Vous avez défini à notre micro ce qu’était la doctrine diplomatique de la France, ce monde zéro polaire, il y a quand même un vocabulaire…

R - Malheureusement zéro polaire, nous voudrions qu’il soit multipolaire organisé…

Q - …qu’il soit mieux organisé. Il y a des mots qui reviennent assez régulièrement notamment dans le discours de François Hollande qui voulait, je cite « punir ceux qui ont gazé les populations civiles », on pense à Bachar Al-Assad, qui voulait écraser les terroristes au Sahel, est-ce qu’il n’y a pas un vocabulaire au minimum faucon, voire néoconservateur ? Il y a un an et demi, Dominique de Villepin écrivait dans une tribune « le virus néoconservateur a gagné tous les esprits ».

R - Nos objectifs sont - je les ai résumés - en particulier la sécurité, la paix, la meilleure organisation du monde, le respect des principes qui sont à la fois les principes de la France et les principes d’une organisation équilibrée du monde. C’est à partir de là que nous décidons d’agir. (…)./.

^ 3 - Israël - Territoires palestiniens - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Culture » (Paris, 16/07/2014)
(…)

Q - Commençons, si vous le voulez bien, Laurent Fabius, par la situation internationale et l’offensive militaire d’Israël dans la bande de Gaza. Huitième jour du conflit, on dénombre plus de 200 morts côté palestinien, dont 80 % de civils selon l’ONU, un premier mort côté israélien hier, le cessez-le-feu proposé par l’Égypte qui a fait long-feu. Pour commencer, est-ce que François Hollande a réagi maladroitement mercredi en publiant un communiqué de soutien à Israël sans un seul mot pour les civils palestiniens ?

R - Notre objectif numéro 1 c’est le cessez-le-feu, parce que la situation actuelle est terrible. Vous avez d’un côté plus de 200 morts depuis hier du côté palestinien.

C’est une situation abominable. Et, de l’autre, vous avez Israël qui fait l’objet d’envois de roquettes de la part du Hamas.

Notre objectif c’est la paix et la sécurité, c’est la raison pour laquelle nous disons « cessez-le-feu immédiat ». C’est la raison pour laquelle j’ai soutenu - je l’avais hier au téléphone - le ministre des affaires étrangères égyptien. L’Égypte a proposé un plan tout à fait satisfaisant, il a été accepté par Israël, malheureusement le Hamas ne l’a pas accepté. J’espère qu’on va pouvoir arriver au cessez-le-feu.

Le cessez-le-feu doit déboucher sur une trêve, qui elle-même ne pourra être valable que si on discute à la fois de la sécurité d’Israël et de l’accès de Gaza, bien sûr ; il y a les deux aspects. Et ensuite il faut - parce que c’est le fond du sujet - aller vraiment vers une négociation politique. Tant que vous aurez une situation où, d’un côté, la sécurité d’Israël n’est pas assurée et, de l’autre côté, les droits à la justice des Palestiniens ne sont pas assurés, évidemment vous aurez cette situation dramatique qu’on connaît en ce moment.

Donc, là encore, objectif numéro 1 de la France : paix et sécurité, et cela s’applique bien sûr au conflit israélo-palestinien.

Q - Donc pas de maladresse diplomatique dans ce communiqué de l’Élysée mercredi ?

R - Non, je pense qu’il y a eu une surinterprétation. Je connais bien la position du président de la République, qui est à la fois bien sûr de défendre le droit à la sécurité d’Israël et, en même temps, de dire que les Palestiniens doivent être respectés et que des injustices qui sont faites, qui sont très graves, faites à leur endroit, ne doivent plus exister.

Q - Vous évoquiez des objectifs assez fermes « cessez-le-feu », « trêve » et « processus de paix ». Or, pour aboutir à un accord politique il faut des envies politiques fortes. M. Netanyahou est affaibli par son extrême droite, M. Abbas est affaibli tout court, si je puis dire, le Hamas est divisé entre une aile politique qui négocie au Caire et une aile militaire, Obama n’a pas très envie de s’impliquer plus allant dans le conflit israélo-palestinien, il y a quand même une faiblesse politique généralisée dans cette région et des acteurs principaux, l’Union européenne, on le sait, n’a jamais trop pesé, il n’y a pas d’envie politique.

R - Malheureusement vous décrivez assez bien la situation. Le conflit israélo-palestinien c’est un conflit particulier. Pourquoi ? Très souvent, dans les conflits internationaux, la question principale c’est « quelle est la bonne solution ? » Et on cherche - c’est l’objet de la diplomatie - à trouver la meilleure solution. Là, en ce qui concerne le drame israélo-palestinien, on connaît les paramètres de la solution, c’est tout ce qu’on dit…

Q - Deux États, deux reconnaissances.

R - Sur les deux États. Mais le problème c’est d’arriver à pousser, et même plus que pousser, les deux parties à accepter cette solution. C’est donc un conflit d’une nature un peu différente des autres.

Et c’est vrai que les Américains ont essayé - John Kerry, vraiment, s’est donné à fond - mais cela n’a pas fonctionné.

L’Europe, je l’ai proposé hier à mon collègue égyptien, est prête à faire des choses, notamment à travers ce qu’on appelle EUBAM, c’est-à-dire des forces qui pourraient contrôler les passages entre Gaza et Israël. Les pays arabes ont fait part de leur soutien à ce projet. Il faudrait également obtenir l’accord des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.

Mais je pense que si on se repose uniquement - et je reprends votre réflexion qui était juste - sur la bonne volonté des deux parties, on risque d’y être encore pour un temps indéfini. Donc, la solution est connue, et il faut vraiment que la communauté internationale - tous ceux que vous avez cités et que j’ai cités - se réunisse autour de cela pour dire « on a là un conflit qui est malheureusement fondamental et fondateur de beaucoup d’autres conflits… » Il est essentiel d’arriver à le dénouer.

Q - Laurent Fabius, quelle place, alors, pour la diplomatie française en 2014 dans ce conflit ? On n’a pas l’impression que ce soit une priorité de François Hollande.

R - Si, tout à fait. La France a, et c’est sa force, à la fois des relations confiantes avec Israël, il y a des points sur lesquels nous sommes d’accord avec sa politique et des points sur lesquels nous sommes en désaccord, et Israël sait bien que nous sommes très attachés à sa sécurité et aussi nous avons des relations proches avec Mahmoud Abbas, pas avec le Hamas, mais avec Mahmoud Abbas.

Et la France a donc cette vertu tout à fait essentielle de pouvoir discuter avec les deux. J’envisage moi-même, le cas échéant, si c’est nécessaire, de me rendre en Égypte, parce que c’est là, actuellement, que cela se passe.

Donc, nous avons ce rôle-là. Nous poussons l’Europe à agir encore davantage et nous pouvons jouer le rôle de pont, qui est essentiel, pas tout seul bien sûr mais avec les autres, en utilisant notre statut particulier de membre permanent du Conseil de sécurité.

Q - Et au moment où nous parlons une dépêche vient de tomber : Israël appelle 100.000 habitants de Gaza à évacuer leur domicile, peut-être que ça préfigure une offensive terrestre. Ce matin dans L’Express une interview de l’historien israélien Zeev Sternhell qui dit « Netanyahou est faible parce qu’il est pris en otage par une opinion publique de plus en plus radicale, de plus en plus religieuse. » C’est un peu paradoxal quand il y a plus de 200 morts, mais est-ce qu’effectivement Netanyahou est faible en Israël ?

R - Je ne vais pas me prononcer par un jugement sur tel ou tel gouvernement. Mais il est vrai que les considérations de politique intérieure, dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres, jouent un rôle important.

Moi, je veux me situer par rapport à notre objectif. Compte tenu du caractère désastreux du conflit aujourd’hui il faut, c’est la position de la France, plaider pour le cessez-le-feu, plaider pour la trêve, plaider pour la reprise de la négociation, dont j’ai donné les termes.

(…)

Q - Une réaction rapide sur Israël qui vient d’appeler 100.000 habitants de Gaza à évacuer leur domicile et donc ce qui laisserait préfigurer une possible intervention militaire terrestre, cette intervention militaire terrestre elle est nécessaire.

R - Oui, mais là on rentre dans ce dont je parlais tout à l’heure. C’est la raison pour laquelle nous plaidons pour le cessez-le-feu qu’a accepté hier Israël mais qu’a malheureusement refusé la branche armée du Hamas. Nous ne nous résignons pas à ce que l’escalade continue, c’est une situation désastreuse.

(…)./.

Dernière modification, le 17/07/2014

haut de la page