Israël - Territoires palestiniens - Entretien de M. Laurent Fabius avec « France Inter »

Israël - Territoires palestiniens - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Inter » Paris, 24 juillet 2014

Q - Vous rentrez d’une tournée diplomatique en Égypte, en Jordanie, en Israël où vous avez plaidé pour l’instauration d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, en visite lui aussi en Israël, évoque ce matin des progrès dans les discussions. Quelles sont les chances ce matin d’obtenir un cessez-le-feu ?

R - Nous avons parlé hier au téléphone avec John Kerry. Je me suis également entretenu avec le ministre des affaires étrangères égyptien, la ministre de la justice israélienne, le ministre des affaires étrangères du Qatar. Il y a un certain nombre d’avancées mais il faut rester très prudent dans cette tragédie. La seule avancée qui comptera vraiment, c’est quand il y aura un cessez-le-feu.

Q - Qu’est-ce qui coince aujourd’hui encore ?

R - Je ne vais pas entrer dans tous les détails de la négociation mais disons que la difficulté est celle-ci : certains disent qu’il faut un cessez-le-feu immédiat et qu’ensuite il y aura une négociation sur le fond.

Q - Le Hamas dit qu’il faut d’abord lever le blocus sur la bande de Gaza, c’est le préalable.

R - Il faut d’abord une négociation et ensuite il y aura un cessez-le-feu. Il faut sortir évidemment de cette difficulté. Sur ma proposition et celle du ministre des affaires étrangères allemand, l’Europe a apporté un élément qui peut paraître latéral mais qui est assez important : l’un des éléments de la discussion, c’est qu’il faut desserrer le blocus de Gaza. Il faut donc que les Palestiniens puissent circuler davantage, en tout cas c’est notre conception. L’un des points de circulation, c’est entre Gaza et l’Égypte, le passage de Rafah.

Or, l’Europe a accepté de dire : « Si du côté égyptien c’est accepté, nous pouvons envisager d’envoyer des observateurs européens qui vont surveiller le passage entre Gaza et l’Égypte ». Bien évidemment, cela suppose que ce soit l’Autorité palestinienne qui règle cela, mais il peut y avoir en plus des observateurs européens. Je pense que dans le débat, cela peut faciliter les choses, et c’est une des propositions que j’ai faites dans le voyage que j’ai terminé dimanche dernier.

Q - Par la voix de son Haut-commissaire aux droits de l’Homme, l’ONU a dénoncé hier le bombardement de populations civiles à Gaza et évoque même de possibles crimes de guerre commis par l’armée israélienne. Une mission doit aller enquêter sur place. Pourtant, hier soir, lors du vote au Conseil des droits de l’Homme, la France comme d’ailleurs la plupart de ses voisins européens, s’est abstenue. Pourquoi ?

R - Tous les Européens se sont abstenus. Le rapport de la Haut-commissaire Navi Pillay était un portrait sévère d’Israël, même s’il dénonçait aussi un certain nombre de violations du côté palestinien.

Q - Des exactions commises aussi par le Hamas, mais « crimes de guerre » est un mot qu’elle a utilisé pour le côté israélien.

R - « De possibles crimes de guerre » effectivement, et c’est évidemment une accusation très, très grave.

Q - Pourquoi la France s’est-elle abstenue ?

R - Pour deux raisons essentielles. Nous avons d’abord voulu respecter une unité européenne. Parmi les Européens, certains voulaient voter contre, d’autres voulaient voter pour et d’autres voulaient s’abstenir.

Q - Vous voulez dire que, pour une fois, l’Europe a parlé d’une seule voix mais c’était la position médiane, celle qu’on a du mal à lire ce matin.

R - C’est exact. D’autre part, on parle souvent de la constance ou de l’inconstance de la France mais nous avions pris la même position en 2009 lorsqu’un problème identique avait été posé.
Si je vais maintenant au fond du sujet et c’est celui-là qu’il faut traiter, il n’empêche que ce qui se passe aujourd’hui, ce que vous voyez sur votre télévision tous les jours, est absolument inacceptable. On vient de dépasser sept cents morts, dont plus de cent enfants du côté palestinien, il y a aussi des victimes du côté israélien.
C’est pourquoi, dès le début, la France a dit : « Objectif numéro un, cessez-le-feu ». C’est la raison pour laquelle nous soutenons la proposition égyptienne de cessez-le-feu. Je me suis d’ailleurs entretenu par téléphone hier encore, et je le ferai de nouveau ce matin, , mon collègue Sameh Choukri, ministre égyptien des affaires étrangères.

Q - Laurent Fabius, des ONG présentes sur place dans la bande de Gaza affirment que l’armée israélienne utilise des bombes à fléchettes qui provoquent des dégâts considérables. Elles frappent à l’aveugle puisque les fléchettes sont disséminées après l’explosion à plusieurs centaines de mètres. Vous en avez la confirmation ?

R - Non. Je n’ai pas eu d’élément de confirmation là-dessus mais j’ai effectivement vu cette imputation grave.

Q - Ces armes sont légales ?

R – Non, je ne pense pas.

Q - C’est ce que disait, semble-t-il, le porte-parole de l’armée israélienne dans le reportage de notre envoyé spécial tout à l’heure qui reconnaissait implicitement avoir utilisé ces armes. Si c’est le cas ? Si elles sont utilisées ?

R - De toutes les manières, on peut à l’infini discuter du type d’arme mais ce qui compte, tragiquement, c’est que ces armes tuent.

Q - Et tuent en majorité des civils.

R - Exactement. C’est la raison pour laquelle il faut arrêter - arrêter ! - ce qui est attaques et massacres.
(…)

Q - Pourquoi la Russie est menacée de sanctions pour avoir annexé la Crimée, mais jamais l’État d’Israël ?

R - Ce sont deux questions différentes, dans les faits et dans le droit. Au Nations unies, en 1948, des décisions ont été prises. Ensuite, il y a eu plusieurs conflits, vous les avez rappelés. Aujourd’hui, la position internationale et celle de la France, est de dire qu’il faut des négociations pour arriver à la paix, mais la paix n’est possible que si, d’une part, Israël est assuré de sa sécurité et si, d’autre part, les Palestiniens sont respectés dans leur droit.
Les Palestiniens ont droit à un État, c’est la raison pour laquelle la France, depuis très longtemps - c’est la position qui est maintenue -, milite - avec d’autres bien sûr - pour qu’il y ait deux États et que ces populations puissent vivre côte à côte avec Jérusalem comme capitale. Cela passe par des négociations. Il y en a eu dans le passé récent, avec les Américains en soutien ; malheureusement, cela n’a pas débouché. Une fois que le cessez-le-feu, je l’espère le plus vite possible, va avoir lieu, il faudra reprendre ces discussions. Il n’y a pas de solution durable au problème gravissime israélo-palestinien si on ne reconnaît pas la sécurité d’Israël et si on ne reconnaît pas les droits des Palestiniens dans deux États.
Voilà la position de la France, qui est une position internationale, acceptée très largement et défendue encore très récemment par le secrétaire général des Nations unies. C’est une position constante avec laquelle il ne faut pas transiger.

Q - Ne pensez-vous pas qu’il faudrait que la France, avec l’Europe, reconnaisse sans délai l’État palestinien sous les frontières de 1967 ?

R - Sur la question de la reconnaissance de l’État palestinien, qui se pose depuis déjà pas mal de temps, nous souhaitons évidemment qu’il y ait une négociation et que les deux parties arrivent à se mettre d’accord dans le cadre d’un accord international. Si ce n’est pas possible, il est évident que cette question se posera.
Il y a quelques mois, lorsque la question s’est posée aux Nations unies, de savoir si oui ou non on admettrait la Palestine comme État observateur non membre des Nations unies, la France a pris très courageusement position et cette position a été suivie par beaucoup d’autres.
La préférence absolue est donc la négociation qui permette aux uns et aux autres de se mettre d’accord, mais si durablement cette négociation n’aboutit pas, la question que vous posez va évidemment être de plus en plus soulevée. (…)./.

Dernière modification, le 25/07/2014

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