Journée nationale de la déportation - Discours de M. François Hollande, président de la République (Natzweiler-Struthof, 26/04/2015)

Monsieur le Président du Conseil européen,
Madame le Premier ministre de Lettonie,
Monsieur le Président du Parlement européen,
Monsieur le Secrétaire général du Conseil de l’Europe,
Mesdames, Messieurs les parlementaires et Élus,
Messieurs les Anciens déportés,

Aujourd’hui, les nations d’Europe sont réunies dans le camp de Natzweiler-Struthof, un camp situé sur le sol de France, un camp qui fut l’un des maillons de la chaîne concentrationnaire nazie. Un camp qui a vu 52.000 déportés de toutes nationalités passer ici, un camp dont 30.000 seulement sont revenus. Depuis 70 ans, les rescapés témoignent, témoignent encore, témoignent toujours, comme vous Monsieur Salomon cet après-midi avec vos mots, avec vos souvenirs et avec aussi cet appel pour l’espérance et pour la paix. Depuis 70 ans, les rescapés, les déportés rappellent avec force l’humanité à ses devoirs, le devoir de mémoire, le devoir d’engagement, le devoir de solidarité. Les déportés, les rescapés, les survivants nous mettent également en garde, nous, les générations d’aujourd’hui sur nos fragilités, sur nos faiblesses, sur nos frilosités. Ils nous alertent sur les dangers qui nous menacent si nous oublions ce qui s’est produit ici au Struthof, un endroit magnifique, là où avant la guerre les Strasbourgeois venaient passer des moments de détente et qui devint un enfer pour des milliers de déportés.
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Avant-guerre, cela a été rappelé, le Struthof était le nom d’une auberge au pied des pistes. Mais après 1940, les nazis qui avaient annexé l’Alsace ont découvert du granit rose dans la montagne et c’est pour l’exploiter qu’ils décidèrent d’installer un camp de concentration ici en altitude, aux confins du massif des Vosges. Le Struthof à partir de 1941 a d’abord accueilli des déportés allemands transférés des autres camps dont l’Allemagne nazie était couverte depuis 1933. À l’Ouest, les camps étaient un rouage essentiel de l’économie de guerre et fournissaient aux industries une main-d’œuvre servile et constamment renouvelée ; à l’Est, ils avaient été transformés en vastes usines de morts pour réaliser au plus vite le projet génocidaire d’Hitler. La majorité des déportés du Struthof étaient des partisans, des résistants, des hommes engagés. Ils venaient d’au moins 30 pays, des Polonais pour beaucoup, des Russes, des Hongrois, des Norvégiens… et des Français. Parmi eux, je veux rappeler le souvenir des 13 jeunes Alsaciens du village de Ballersdorf qui furent fusillés en 1943 pour avoir refusé l’incorporation de force dans la Wehrmacht.
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Parmi les proscrits figuraient les « Nuit et Brouillard », les déportés politiques à l’uniforme marqué de deux lettres maudites « NN », et qui promettaient à ceux qui les portaient une mort lente mais certaine par épuisement, sous les coups et dans l’isolement le plus complet. Ce statut « Nuit et Brouillard » fut inventé en 1941 quand l’occupant voulait priver la Résistance de ses héros. L’occupant décida alors qu’il ne les fusillerait pas mais les ferait disparaître à jamais dans les ténèbres des camps. Peut-on imaginer châtiment plus révélateur de ce qu’est une barbarie que cette peine-là ? Une mort certaine, une mort qui devait venir lorsque les forces humaines ne peuvent plus retenir la vie.

C’est en mémoire de ces hommes que le Struthof abrite aujourd’hui le Centre européen du résistant déporté (CERD) pour que soient rappelés les valeurs, les combats, les sacrifices de ces hommes-là.

Au Natzweiler-Struthof, il y avait aussi des déportés non pas pour ce qu’ils pensaient - il y avait des communistes, il y avait des démocrates, il y avait des résistants - non, il y avait aussi ceux qui étaient simplement là pour ce qu’ils étaient : étoile jaune dans les camps de concentration, triangle rose ou noir. La journée de la déportation nous rappelle qu’il y avait des déportés qui étaient des juifs et qui étaient déportés parce que juifs. Des Tziganes qui étaient déportés parce que Tziganes. Des homosexuels déportés parce qu’ils étaient homosexuels.

Les nazis utilisaient ces hommes comme des esclaves et même comme des cobayes. Ici au Struthof, sur le sol français, il y avait une chambre à gaz mais il y avait aussi dans ces baraquements des salles de torture où étaient organisées des expériences monstrueuses pour conduire ensuite ceux qui avaient eu ce supplice vers le châtiment. Voilà comment la science quand elle est privée de toute conscience, quand elle est pervertie par une idéologie barbare peut aboutir à des monstruosités et à des horreurs.

Ici au Struthof, c’est la mémoire de la déportation que nous voulons faire ressurgir une nouvelle fois, 70 ans après la fin de la guerre ; nous voulons rappeler ce qu’a été le calvaire de ces centaines de milliers d’êtres humains qui sont restés humains.
La marche mortuaire commençait dans les trains. Les déportés s’y entassaient dans des wagons à bestiaux, sans eau, sans nourriture, sans hygiène, sous la pression constante des armes, des coups et des insultes. Puis c’était l’arrivée, le tri, les cheveux rasés, le nom remplacé par un matricule, une lettre, un insigne de couleur. Des numéros, voilà ce qu’ils étaient devenus, un matricule pour bien montrer que la déchéance leur était infligée. Puis c’était les humiliations, les privations, les punitions, les pendaisons. « La mort flottait sur le camp », dit un survivant, comme les vapeurs qui s’échappaient du four crématoire ; comme « une locomotive grise […] qui crachait de jour en jour feu et fumée dans le ciel vosgien ». Et c’est dans une fosse où se déversaient les eaux usées du camp qu’ici, à Natzweiler, les SS jetaient les cendres des défunts. C’est désormais le lieu le plus sacré.

Le mal qui a frappé ici n’est pas venu de loin, n’est pas venu de l’extérieur. Ce mal était né en Europe, dans un continent qui prétendait porter une civilisation. Les bourreaux étaient cultivés, ils aimaient la musique, la littérature, ils respectaient la nature mais ils tuaient sans pitié, sans regret, sans remord, au nom d’une idéologie exterminatrice. Voilà comment une civilisation peut tomber dans la barbarie. De l’horreur des camps est né un mot, génocide, pour qualifier cette volonté folle d’éliminer une population entière en raison de ses origines. Il faut nommer les choses mais il faut aussi donner le sens aux mots. Le génocide n’est pas un massacre comme les autres ; un massacre est ignoble, un massacre est un crime contre l’humanité, mais le génocide, c’est l’extermination, c’est l’élimination d’une population parce qu’elle a des origines, parce qu’elle peut avoir une religion, parce qu’elle peut avoir une couleur. Tel est le sens du mot génocide.

Ce ne fut pas le premier à être commis, celui qui a été commis ici durant la Seconde guerre mondiale, ce ne fut pas non plus le dernier, mais la communauté internationale a voulu nommer l’innommable ; un concept juridique nouveau a été forgé, le crime contre l’humanité, pour rendre imprescriptibles les faits commis. Un tribunal spécial a été créé pour condamner les coupables ; aujourd’hui, c’est la cour pénale internationale.

Mais ces progrès, nés hélas de l’abîme, de la catastrophe, n’ont pas empêché le monde de connaître d’autres atrocités. Sous l’égide des Nations unies, c’est vrai, des massacres, des guerres ont pu être évités, des conflits réglés, des bourreaux jugés, mais le mal n’a pas disparu. Il prend d’autres visages : la barbarie n’a pas de couleur, n’a pas de nationalité, n’a pas de religion ; la barbarie, c’est lorsqu’elle frappe les innocents ; la barbarie, c’est lorsqu’elle s’attaque à ceux qui sont les plus fragiles, à ceux qui ne pensent pas comme les barbares qui eux-mêmes ne pensent plus.
Face à la barbarie, nous avons la responsabilité d’agir. Mais agir quand il en est encore temps. La France prend sa part. C’est ce qu’elle a fait quand elle est intervenue au Mali pour repousser les terroristes qui voulaient asservir ce pays. C’est ce qu’elle a fait d’une autre manière avec les Nations unis en Centrafrique, pour éviter un bain de sang. C’est ce que fait aussi la France dans la coalition contre Daech pour lutter contre le terrorisme, parce que la France, justement, parce qu’elle a connu l’horreur, doit être toujours à l’initiative.

Le premier message que nous adressent les déportés, c’est de tout faire pour que rien de ce qui s’est produit ne soit oublié, pour que tout ne recommence plus ; c’est le sens des commémorations. Les commémorations ne sont pas là simplement pour évoquer le martyre, les peines et les douleurs. Commémorer, c’est également faire en sorte que les générations qui viennent, puissent être investies de ce message-là, du message des rescapés, du message que nous transmettons aujourd’hui.

Et puis les déportés nous rappellent pourquoi l’Europe s’est construite au lendemain de l’apocalypse. Déporté à Buchenwald, Pierre Sudreau disait qu’il était « devenu européen dans les camps » parce que c’était là où l’abomination s’était produite, en Europe, que la paix devait être installée et que l’union des Nations, celles qui s’étaient fait la guerre, devait se réaliser.

C’est cette exigence qui a fondé d’abord le Conseil de l’Europe avec la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg ; parce que les droits de l’Homme avaient été souillés, il fallait qu’il y ait une institution désormais en Europe pour les protéger. En 1949, le Conseil de l’Europe comptait dix membres ; il en accueille aujourd’hui 47, liés par la géographie mais tous unis autour de valeurs communes, Monsieur le Secrétaire général du Conseil de l’Europe. Il y a 25 ans à peine, les principes de démocratie, de pluralisme, des libertés fondamentales n’étaient pas garantis dans plus de la moitié des pays d’Europe et c’est ainsi que nous avons voulu non seulement fonder l’Union européenne mais l’élargir, permettre l’accueil de nouveaux pays. L’Union européenne ne s’est pas bâtie simplement pour un marché, pour une monnaie, mais pour la paix, pour le progrès, pour la solidarité. L’Europe n’a pas atteint tous ses objectifs mais elle a au moins permis la paix et également assuré la démocratie. C’est pourquoi l’Europe reste un espoir pour tant de peuples et une référence pour beaucoup d’autres.

Je sais, Monsieur le Président du Conseil européen, cher Donald, ce que l’Europe représente pour vous ; je sais aussi, Madame la Premier ministre, ce que vous avez comme souvenirs d’une période révolue et ce que vous faites aujourd’hui puisque c’est vous qui assurez la présidence de l’Union. Alors aujourd’hui, c’est un Polonais et une Lettone qui assurent la responsabilité de l’Union européenne, avec un Allemand comme président du Parlement européen. Est-ce que l’on peut donner meilleur symbole de ce que nous avons voulu faire ? Et en même temps, la tâche n’est pas terminée. Il y a le progrès, la solidarité qu’il nous faut assurer ; il y a les droits qu’il nous faut continuer de faire avancer et puis il y a la paix qui demeure fragile.

À l’Est, tout doit être fait pour régler la crise ukrainienne, pour trouver une solution durable. Mais au sud, nous avons aussi une responsabilité. L’Europe attire les malheureux du monde, les persécutés qui cherchent un refuge, les affamés qui aspirent à nourrir leur famille. Nous n’avons pas le droit de détourner les yeux lorsqu’au large de nos côtes, se produisent des drames effroyables comme la semaine dernière en Méditerranée. Cette tragédie nous rappelle qu’aux yeux du monde, l’Europe reste une terre de promesse. Nous ne pouvons pas abandonner ces malheureux aux criminels qui les détournent, qui les détroussent, qui les naufragent. Nous devons lutter contre les filières, renforcer nos liens avec les pays d’origine, permettre le développement, renforcer les moyens de surveillance, de secours, de dissuasion aussi, accélérer les procédures de traitement des demandes d’asile et ne pas laisser se constituer non plus chez nous une population de clandestins.

L’Europe doit faire respecter ses frontières, c’est son devoir, mais l’Europe doit rester conforme à ses valeurs. Ce dont rêvaient les déportés, au milieu de leurs souffrances, dans le cauchemar qu’était devenue leur vie, c’était que sur cette désolation, de cet enfer, sorte victorieuse l’espérance. Cette flèche de pierre qui domine les baraques du Struthof rappelle la souffrance ; la souffrance des martyrs des camps mais elle est aussi un appel à la dignité humaine, un appel à la liberté, un appel à l’espérance et c’est parce qu’en Europe, le pire a été possible que nous avons l’impérieux devoir de construire, nous les Européens, un monde meilleur pour que de la souffrance puisse naître l’espérance dont nous sommes aujourd’hui les uns et les autres chargés.
Vive la France, vive l’Europe et vive la paix./.

(Source : site Internet de la présidence de la République)

Dernière modification, le 04/05/2015

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