La Shoah : Dire, voir, savoir…

Entretien avec Gary Mole
par Eric Chevreul, Directeur adjoint de l’Institut français de Tel Aviv

Un titre qui deviendra cliquable

Le texte, initialement caché, à montrer/cacher, après deux sauts de ligne...

Gary D. Mole est professeur associé et ancien directeur du département de français à l’Université Bar-Ilan où il enseigne depuis 1995. Il est l’auteur notamment de livres sur Emmanuel Lévinas, Maurice Blanchot et Edmond Jabès, sur la poésie française de la déportation, et de nombreux articles sur des auteurs francophones liés à la Shoah, et sur la poésie de la Grande Guerre. Il est également l’un des traducteurs de Lévinas en anglais, et membre du comité de rédaction de la collection "Résonances de Maurice Blanchot".

Vous êtes à l’initiative d’un colloque dont le titre est : « Représenter la Shoah, Dire, Voir, Savoir, nouvelles perspectives » qui s’est déroulé du 15 au 17 décembre dans votre université, l’Université Bar-Ilan. Ce colloque apparaît comme un hommage à Madame Simone Veil, qui en était d’ailleurs, l’invité d’honneur.

Pourquoi ce colloque maintenant ? Y a-t-il eu de nouveaux témoignages, de nouveaux éléments qui modifient notre perception de la Shoah ?

L’idée de rendre hommage à Madame Simone Veil était en effet à l’origine du colloque. Mme Veil a créé la Chaire Simone Veil en Littérature et Résistance à Bar-Ilan il y a une dizaine d’années et le professeur Juliette Hassine qui en est la titulaire actuelle a voulu saluer la fondatrice de sa Chaire. Le fait que Mme Veil a été élue à l’Académie Française peu avant le colloque était une coïncidence fort heureuse qui ajoutait à notre plaisir de l’accueillir quelques jours parmi nous. Mais j’ai aussi voulu rappeler par ce colloque la mémoire de ma collègue, le professeur Judith Kauffmann, disparue en 2007, qui avait enseigné dans le département de français à Bar-Ilan plus de trente ans et dont l’enseignement et la recherche étaient fortement marqués par la littérature française dans ses rapports à la Shoah. C’était donc en un certain sens un double hommage, à celle qui tout au long de sa vie de rescapée, n’a cessé de lutter pour la mémoire de la Shoah, et à celle qui avait consacré une bonne partie de sa vie à la transmission de la connaissance de la Shoah par le biais de la création littéraire. Bien entendu, il y a toujours de nouvelles publications sur la Shoah, des témoignages, des romans, des réflexions à caractère philosophique ou théologique, des films, des œuvres d’art, des travaux d’historiens... Si tous ne viennent pas forcément modifier notre perception de la Shoah—encore que certains travaux sont bouleversants, je pense particulièrement aux enquêtes menées sur la "Shoah par balles" par le père Patrick Desbois et Yahad-In Unum — ils nous montrent qu’on est loin d’avoir épuisé tous les aspects du génocide des Juifs. Le traumatisme, la blessure, je dirais, sont toujours ouverts, et les leçons à en tirer également.

De nombreux séminaires et colloques universitaires se sont tenus sur le thème de la Shoah, pourtant l’angle choisi ici est très particulier. En quoi ce colloque est-il nouveau et différent ?

En effet, j’ai voulu élargir en quelque sorte les débats, sortir les chercheurs de leur stricte disciplinarité pour qu’ils dialoguent hors de leurs domaines. Je pense que les questions du silence, de l’indicible, de l’impensable, de l’irreprésentable et leurs antonymes, la parole, le dicible, le pensable, le visible, ne sont certes pas neuves, mais elles continuent à nous interpeller, c’est pourquoi j’ai choisi les butoirs « dire, voir, savoir », en invitant des chercheurs et créateurs de diverses disciplines, de France et d’Israël, à apporter de nouvelles perspectives à la représentation collective, individuelle et artistique de la Shoah. Une contextualisation de nouveaux horizons historiques s’imposait, ainsi qu’une réflexion sur l’enseignement et la transmission de la Shoah dans les écoles juives et non-juives et sur les aspects philosophiques et théologiques du génocide, mais c’était surtout autour des témoignages écrits, de la création littéraire, des problèmes linguistiques et culturels, des arts plastiques, des arts visuels et de la musique, que les intervenants étaient invités à réfléchir. La nouveauté du colloque résidait précisément dans cet échange pluridisciplinaire.

Le thème du colloque était la Shoah dans la littérature. Quelles sont les évolutions en la matière ? Que pensez vous de cette littérature fiction qui utilise les connaissance historiques de la Shoah comme par exemple le livre de J. Littell ‘Les Bienveillantes ’ qui d’ailleurs vient d’être traduit en hébreu ?

Comme je l’ai dit, le thème du colloque n’était pas uniquement la littérature, même si la moitié des sessions étaient consacrées à la littérature et aux témoignages écrits. Mais pour répondre à votre question, je ne sais pas si on peut parler d’une véritable évolution. Certes on finira par accueillir le dernier témoignage du dernier rescapé, comme on a marqué la disparition en France l’année dernière du dernier poilu, mais cette littérature de témoignage se poursuivra par les deuxième et troisième générations. Quant à la création littéraire proprement dite, les opinions ne cesseront d’être partagées entre la figuration—la tentative réaliste de transmettre la Shoah et ses séquelles par le biais d’une intrigue avec des personnages dont la psychologie est plus ou moins bien définie—et l’abstraction, l’oblique, l’idée que la Shoah ne peut être abordée que par l’indirection. Un roman comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, outre le phénomène de médiatisation lié au prix Goncourt, n’est que le dernier texte en date à susciter une "affaire" de par son mélange de fiction et d’histoire. Le procédé du "roman vrai" n’est pas nouveau, ce qui a heurté les sensibilités, du moins c’est le cas pour beaucoup, et je ne parle pas des historiens qui ont voulu souligner les invraisemblances historiques du roman, c’est que Littell a choisi pour raconter son histoire de se mettre dans la peau du bourreau. Je n’y vois pas personnellement de problème, un écrivain doit avoir la liberté d’adopter l’optique qui lui convient, pourvu qu’il n’y ait pas malhonnêteté intellectuelle, de révisionnisme subtil ou de négationnisme, ce qui n’est pas le cas chez Littell.

Cette nouvelle littérature apporte-t-elle quelque chose de plus ?

De plus à quoi ? À notre connaissance historique ? Si l’on s’y connaît, non, cela n’ajoute rien, ou peu. Les massacres dans les forêts par les Einsatzgruppen, par exemple, ce n’est pas Littell qui a révélé ces horreurs. Mais la fiction par rapport à l’histoire est toujours porteuse de ce "quelque chose de plus", elle nous arrête, nous émeut, nous fait entrer dans les méandres de la pensée humaine, dans ses hauteurs et dans ses bassesses. Je pense que l’horreur d’un roman sur la Shoah ou sur n’importe quel autre génocide, la fiction africaine par exemple inspirée par les crimes de masse rwandais ou la guerre civile de la Sierra Léone, sera toujours en deçà de la réalité, mais je ne pense pas qu’on doit rester retranché dans les positions d’un Elie Wiesel pour lequel un roman sur Auschwitz n’est pas un roman ou n’est pas sur Auschwitz, qui n’est qu’une sorte de variante du célèbre dicton d’Adorno qu’on ne peut plus écrire de la poésie après Auschwitz. Les questions esthétiques et éthiques sont bien sûr ici inséparables, mais la création littéraire à partir de la Shoah n’est pas impossible, et ne se réduit pas d’ailleurs à la représentation des atrocités.

Quels ont été les moments forts de ce colloque et quels sont pour vous les conclusions qu’il faut en tirer ?

La teneur des communications en général a été impressionnante, il est difficile de privilégier les unes ou les autres. Toutefois, en demandant pardon à ceux que je ne cite pas ici, je pense qu’il a été particulièrement intéressant d’apprendre la signification de la Shoah sur l’identité juive pour la jeunesse en diaspora, notamment aux Etats-Unis, d’après les sondages menés ces dernières années par Erik Cohen ; Rachel Kollender nous a régalés avec les chansons juives des ghettos et des camps ; l’artiste Larry Abramson a présenté son dialogue visuel tout à fait passionnant avec l’œuvre du peintre Felix Nussbaum, déporté à Auschwitz en 1944 ; Le rav David Halivni, rescapé d’Auschwitz, nous a donné un formidable message d’humanisme dans sa communication sur la Shoah comme catastrophe métaphysique ; deux de nos invités de France, Catherine Coquio et Anny Dayan Rosenman, ont parlé du roman hallucinant trop peu connu de Piotr Rawicz, Le sang du ciel, alors que Philippe Zard a très bien analysé un recueil important de récits quasiment occulté depuis sa publication aux Etats-Unis en 1943 sur la guerre hitlérienne contre le code moral des Dix commandements. Puis, pour finir, si j’ose parler de moi-même, je pense que j’ai laissé mon empreinte sur le colloque, selon les échos qui me sont parvenus, avec une communication controversée sur la scatologie du point de vue de l’anthropologie culturelle en guise d’introduction à l’expérience excrémentielle dans le roman troublant de Daniel Zimmermann, L’Anus du monde. En effet, en mettant l’accent, de manière peut-être obsessionnelle, sur la fiente nauséabonde des latrines à Drancy, à Auschwitz et à Treblinka, Zimmermann provoque une réaction de dégoût et de malaise que je n’ai pas cherché à dissimuler dans ma lecture. C’était ma façon d’affirmer avec Zimmermann que l’excrément était omniprésent dans les camps et que pour représenter cette expérience corporelle de ses excrétions les formulations bienséantes sont risiblement inadéquates. Mais je soulève par là un débat qui dépasse largement le cadre de cet entretien... Quant aux conclusions qu’il faut tirer du colloque, sans doute faut-il organiser un deuxième colloque pour en parler. En attendant je dirai seulement que la recherche sur la Shoah n’est pas au bout de ses peines. Le terrain, dans toutes les disciplines, reste à creuser, à retourner, pour chaque génération tout sera à redire, à revoir, à savoir de nouveau.

Dernière modification, le 11/09/2011

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