Lutte contre l’antisémitisme (Paris, 09/12/2014)

Tribune de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, dans le quotidien « Le Figaro »


L’antisémitisme, une attaque contre la République

« Toujours quelques crimes précèdent les grands crimes… ». Le 21 juin 1933, Gaston Monnerville, alors député de la Guyane, cite ce vers tiré de Phèdre pour dénoncer les exactions antisémites commises en Allemagne par les nazis qui viennent d’arriver au pouvoir. Elles provoquent chez lui une solidarité immédiate. Celle des « fils lointains ou immédiats de cette Afrique qui a été si malheureuse au cours des siècles », mais aussi, au plus profond, celle de l’homme face à l’homme.

« Chacun de nous se sent atteint au meilleur de son intelligence et de sa sensibilité, poursuit-il, lorsqu’il assiste au spectacle d’un gouvernement qui renie ce qui fait la beauté d’une nation civilisée ; je veux dire : le souci d’être juste, la volonté d’être bon envers tous les membres de la famille humaine, quelle qu’en soit la religion, la couleur ou la race. »

Le racisme et l’antisémitisme naissent pourtant de préjugés et de haines qui semblent résister aux enseignements de l’histoire. Face à la montée des actes antisémites, qui ont fait plus que doubler dans notre pays depuis le début de l’année, chaque Français peut aujourd’hui déclarer comme le faisait Gaston Monnerville :
« Le drame qui angoisse nos frères juifs n’a pas son écho seulement dans leur cœur »

Face à la diffusion croissante de la parole antisémite, islamophobe, raciste ou discriminatoire qui se répand sur Internet et sur les réseaux sociaux, chaque Français peut aujourd’hui méditer le conseil donné autrefois par son professeur de philosophie à Frantz Fanon : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous… ».

Il faut dire aujourd’hui, à tout moment, que chacun pourrait être l’autre et que toute insulte proférée pour atteindre autrui constitue une blessure infligée à soi-même. C’est là sans doute le plus sûr chemin pour reconnaître l’altérité. Le souvenir de ces grandes voix dit suffisamment l’inanité de toute idée de concurrence entre les victimes, face aux violences qui s’exercent contre la dignité de l’homme et qui s’attaquent au socle de nos valeurs républicaines.

L’antisémitisme n’est pas seulement une attaque portée contre les Juifs de France, mais contre la République. « La sécurité des Juifs de France n’est pas l’affaire des Juifs, comme l’a rappelé le président de la République, c’est celle de tous les Français. » De la même façon, le racisme n’est pas seulement une entreprise de haine et de mépris ourdie contre un groupe d’individus en raison de ses origines, mais une négation des principes énoncés dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, fondement de notre ordre juridique et de notre pacte social. Il doit donc être combattu sans relâche.

C’est pourquoi, en tant que ministre de l’intérieur, je ne me suis pas résigné à ce que l’on crie « Mort aux Juifs » dans certaines manifestations et à ce que l’on s’attaque à des synagogues ou à des commerces parce qu’ils étaient tenus par des Juifs. La suite a prouvé, hélas, que mes craintes étaient fondées.

C’est pourquoi j’ai donné instruction aux préfets de signaler aux procureurs de la République tous les actes et toutes les paroles racistes et antisémites, afin qu’aucun ne demeure impuni : pas plus les petites phrases mortifères que les grands gestes assassins. C’est pourquoi on ne peut pas tolérer davantage les attaques des lâches contre les femmes portant le foulard que contre les juifs portant la kippa.

C’est pourquoi les forces de sécurité renforcent leur surveillance des lieux de culte, des institutions culturelles et des écoles confessionnelles qui constituent des cibles potentielles pour des actes de haine. Les profanations d’églises, de temples, de mosquées ou de synagogues ne peuvent être tolérées.

C’est pourquoi l’initiative a été prise en Europe d’un dialogue avec les multinationales de l’internet - Google, Facebook et Twitter - pour que les réseaux sociaux ne soient pas des espaces de non-droit où chacun se croit libre d’appeler en toute impunité à la haine de l’autre et de diffuser les rumeurs les plus folles afin de jeter l’opprobre contre telle ou telle communauté. C’est pourquoi je crois à la nécessité de mobiliser toutes les administrations de l’État afin de les sensibiliser à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations : agents des préfectures, policiers et gendarmes, sapeurs-pompiers, enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, agents hospitaliers, magistrats, personnels pénitentiaires.

Le rattachement au Premier ministre de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme constitue une première étape en ce sens. Nous devons faire de cette lutte une cause nationale et y consacrer les moyens nécessaires. Nous ne sommes certes pas en 1933. Les préjugés racistes et antisémites n’imprègnent plus heureusement qu’une frange minoritaire de l’opinion publique française, comme le montrent toutes les enquêtes. Les idéologies de la haine et du mépris ne subsistent, sous une forme avouée, qu’aux marges de l’espace politique. La République connaît et sait combattre ses ennemis, comme elle veille à protéger tous ses enfants.

Mais on souhaiterait pourtant que notre solidarité soit plus forte, que notre capacité collective d’indignation soit plus immédiate, face aux attaques brutales dont chacun peut encore, en raison de sa race, de sa religion, de son origine ou de son apparence, faire l’objet.

Faisons en sorte que les crimes qui nous font horreur aujourd’hui et contre lesquels nous savons lutter n’annoncent pas les « grands crimes » de demain, comme une résurgence tragique d’une histoire funeste./.

Dernière modification, le 11/12/2014

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