Lutte contre le terrorisme - Sahel - Syrie - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France 2 » (Paris, 19/01/2015)

Q - Vous serez tout à l’heure à Bruxelles pour le Conseil des ministres européens des affaires étrangères, il sera bien sûr question de terrorisme. Faut-il une réponse européenne, justement, au terrorisme ?

R - Je vais à Bruxelles juste après cette émission. Nous nous réunissons à 28. L’objectif, c’est d’unir toutes les forces de l’Europe dans la lutte contre le terrorisme. Des choses sont faites aujourd’hui, bien sûr, mais c’est insuffisant. Nous allons passer en revue tous les chapitres : ce que l’on appelle le PNR – « Passenger Name Record » - afin de permettre le recensement de tous les passagers qui viennent ou qui sortent de l’Europe pour avoir leur trace ; le contrôle, la régulation sur Internet ; la lutte contre le trafic d’armes ; bref, l’ensemble du champ.

On va aussi examiner notre politique extérieure parce qu’évidemment là où il y a des foyers terroristes, la politique extérieure doit en tenir compte.

Q - Est-ce qu’aujourd’hui la réponse européenne est insuffisante ?

R - Il y a des progrès à faire. Beaucoup de choses sont déjà faites mais aujourd’hui le terrorisme c’est un mal qui peut toucher - on l’a vu malheureusement ces derniers jours - tous les pays d’Europe. Il faut donc que tous les pays d’Europe s’unissent, échangent leurs informations pour lutter contre ce mal.

Q - Est-ce que tous les pays d’Europe, justement, sont prêts à agir ensemble ou est-ce qu’il y en a qui se disent : « Bon, ben, on est un peu tranquille » ?

R - Personne n’est tranquille et les gouvernements sont tout à fait prêts à agir. Maintenant, il y a encore des choses à débloquer, par exemple ce fameux PNR qui est bloqué au Parlement européen. Nous espérons que, compte tenu de ce qui s’est passé, en France, en Belgique, ailleurs, le Parlement européen va comprendre qu’il faut débloquer ceci.

Q - Vous avez vu John Kerry vendredi. Les Américains sont-ils eux aussi prêts à travailler avec nous ?

R - Oui, bien sûr. On travaille déjà ensemble. Il va y avoir d’ailleurs une réunion au mois de février, aux États-Unis, à Washington, sur ce sujet. On travaille ensemble tous les jours.

Q - En attendant, le numéro de Charlie Hebdo fait beaucoup de remous dans les pays arabes, dans les pays musulmans. Cela dégrade-t-il nos relations avec ces pays-là ?

R - C’est une question très compliquée. Vous avez vu qu’un certain nombre des chefs d’État et de gouvernement sont venus à la manifestation pour « Charlie Hebdo » et, en même temps, dans leur pays il y a eu hier, avant-hier, des mouvements extrêmement durs.

Q - Est-ce qu’ils regrettent d’être venus ?

R - Non. J’ai eu plusieurs d’entre eux au téléphone.

La liberté d’expression est un pilier de la démocratie française. Il n’est donc pas question d’y toucher.
Le problème, c’est que les contextes religieux, sociaux, sont très différents selon les pays. Quand il y a une « Une » qui sort, comme celle de « Charlie Hebdo », en France cela ne pose pas de problème mais dans d’autres pays cela peut poser des problèmes.

Que faut-il faire par rapport à cela ? Un, appeler nos concitoyens - c’est ce que je fais - dans ces pays, à la vigilance, à la prudence, bien sûr. Deux, demander le soutien des autorités de ces pays pour empêcher la violence et dire que la violence n’est jamais la réponse qu’il faut.

Et puis, j’ai apprécié une prise de position du grand imam de la mosquée Al-Azhar, en Égypte, qui, au lieu de prendre fait et cause contre les caricatures a dit qu’au fond il ne fallait pas s’en occuper.

C’est un énorme problème parce que nous, nous n’allons pas céder sur notre liberté d’expression, mais un certain nombre de musulmans considèrent que c’est une insulte à leur religion.

Q - Il y a un décalage entre les chefs d’État arabes et les opinions publiques arabes, sur ce point de vue ?

R - Je pense que l’on ne peut pas généraliser l’attitude des opinions publiques arabes parce que ces mouvements, même s’ils sont regrettables et ont abouti à la mort de plusieurs personnes au Niger, n’embrasent pas la totalité des musulmans, heureusement. Mais il est vrai qu’il n’y a pas toujours le même degré d’information, il faut faire très attention à cela.

Q - Vous parliez des Français qui sont là-bas, est-ce que le danger, pour eux, est aggravé ? Est-ce plus dangereux aujourd’hui de se rendre dans les pays arabes, pour les Français ?

R - Il faut faire attention ; c’est donc un appel à la vigilance, à la prudence, et nous prenons les dispositions en ce sens.

Q - Il y a un terrorisme dont on parle un petit peu moins, mais qui fait beaucoup de morts, c’est celui de la secte islamique Boko Haram.

R - Bien sûr, c’est épouvantable, effrayant, effroyable !

Q - Pourquoi est-ce que les Européens, les Occidentaux ne font rien contre ce terrorisme-là ?

R - Ce n’est pas exact de dire qu’ils ne font rien.

Vous vous rappelez peut-être que, à la demande du Nigéria, il y a eu une grande réunion précisément à Paris, que nous-mêmes nous aidons à améliorer ce qui se passe là-bas. Et puis, il y a un certain nombre d’actions où plusieurs pays aident ; je ne vais pas entrer dans le détail.

Il est vrai que Boko Haram fait des massacres effroyables. Encore la semaine dernière, en une seule journée il y a eu plus de 2000 morts ; c’est absolument effrayant. Vous vous rappelez le drame de ces jeunes filles qui avaient été enlevées, violées, transformées en marchandise sexuelle.

C’est une secte qui est dans tout le Nord du Nigéria mais qui maintenant va aussi au Cameroun, menace le Tchad.

Q - …Pas d’intervention militaire prévue ?

R - Nous ne pouvons pas intervenir partout. Nous pouvons aider mais, d’abord, les Africains - c’est ce qu’a demandé le président Deby - doivent se réunir pour aider à lutter contre Boko Haram. Nous, nous pouvons fournir un appui, c’est ce que nous faisons, mais la France toute seule ne veut pas se substituer à tout le monde.

Q - On intervient contre l’État islamique en Irak. Est-ce qu’un jour on interviendra aussi en Syrie, où l’État islamique est aussi très puissant ?

R - Toute notre politique étrangère est tournée vers la recherche de la paix et de la sécurité, et cela dicte nos comportements dans les différents pays : en Irak, nous aidons à la lutte contre Daesh ; en Syrie nous soutenons l’opposition modérée.

Q - On ne soutiendra jamais Bachar Al-Assad.

R - Nous ne voulons pas Bachar Al-Assad, qui a contribué à la mort de plus de 200.000 personnes ; il ne peut pas être l’avenir de son peuple.

En revanche, nous aidons à une solution politique où des éléments du régime demeureront - appelons un chat un chat. Mais la politique étrangère que nous menons, c’est en permanence vers la paix et la sécurité.

Même chose en ce qui concerne la Libye : paix et sécurité, vraiment c’est notre ligne, notre guide. (…)./.

Dernière modification, le 20/01/2015

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