
Q - Nous sommes ravis d’accueillir Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères et européennes.
(…)
Q - La mission principale dans cette affaire et dans tous les dossiers que l’on évoque, c’est l’influence de la France. Je prends l’exemple de votre voyage en Israël. Vous allez en Israël avant que l’on ne parle de l’équipée de Gaza mais vous vous y rendez en disant que vous cherchez des positions d’écoute mais sans avoir de proposition à faire. Comment influer sur un processus lorsque l’on vient en disant : « j’écoute », sachant qu’il y a une évolution qui est en train de se jouer en ce moment à l’ONU.
R - Je suis allée en Israël avec une position d’écoute, ce qui me paraît normal. Il y a moins de deux mois que je suis au ministère des Affaires étrangères, il est normal que j’écoute mes interlocuteurs. En revanche, ce que j’ai également dit, aussi bien à Jérusalem qu’à tous mes interlocuteurs, le président, le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Défense, le chef de l’opposition, qu’à Gaza lorsque je m’y suis rendue ou à Mahmoud Abbas lorsque je l’ai rencontré, je leur ai dit que la position de la France était très claire. La France veut qu’il y ait un Etat palestinien, viable.
Q - Mais, il y a des années que nous répétons cela !
R - Mais vous me dites que j’y suis allée sans rien dire et sans faire de proposition. Si j’ai fait des propositions et si vous me laissez 30 secondes, je vais vous les décrire.
J’ai rappelé la position de la France : nous voulons un Etat palestinien ; nous voulons que la sécurité d’Israël soit garantie et nous voulons que Jérusalem soit la capitale des deux Etats avec la possibilité d’accès à tous ceux qui sont représentés dans les religions à Jérusalem. Ce que j’ai dit aussi, aux Israéliens comme à Gaza, c’est que nous souhaitons que le blocus sur Gaza soit levé notamment concernant les matériaux de construction, en ce qui concerne les exportations de Gaza vers l’extérieur et la circulation des personnes.
De plus, j’ai également fait une proposition, celle que j’avais faite à M. Mitchell que j’avais rencontré quelques semaines auparavant. C’est de dire : M. Mitchell n’a pas réussi dans sa médiation, ce que nous proposons car cela me paraît absolument indispensable, c’est que le cercle de ceux qui interviennent soit élargi à la France, à l’Union européenne et également à un certain nombre de pays arabes.
Q - Une fois de plus, c’est une analyse globale, vous allez à Gaza où l’on demande une réunion sur l’Iran où la France a été très dure sur les sanctions iraniennes. Le Hamas qui est présent à Gaza et qui est une extension de l’Iran vous accueille comme nous l’avons accueilli, c’est normal. Comment peut-on valider un déplacement à Gaza sachant ce qui s’est passé la veille entre la France et l’Iran ?
R - Il est indispensable d’aller à Gaza pour montrer à la population gazaouie qui, je le signale, m’a accueillie extrêmement chaleureusement et je ne peux que regretter que l’on n’ait pas montré les images avec les lycéens, la société civile, les médecins de l’hôpital où j’allais inaugurer un service financé par la France. Il est indispensable de dire que la France peut aller n’importe où. Et ce n’est pas parce qu’il y a 40 personnes qui m’accueillent d’une façon un peu sportive, que cela va me troubler en quoi que ce soit.
Je ne regrette pas d’être allé à Gaza. J’y retournerai car il faut aussi montrer à la population qu’elle a le soutien, pour la construction d’une situation de paix et de développement, de la communauté internationale. La France est l’un des pays les plus présents dans cette zone et qui permet effectivement à ces jeunes de la population civile d’avoir une respiration. Oui, je suis très fière de ce qui s’est passé. Contrairement à l’impression qu’a pu donné une image qui représente 10 minutes dans un voyage de 4 jours, j’ai été très bien accueillie et je pense que ce fut un très bon voyage.
Q - Concernant ce qui se passe en Tunisie et en Egypte. D’abord, on a dit que le président de la République avait été mieux informé par la femme d’Eric Besson qui est tunisienne que par l’ensemble du Quai d’Orsay et de l’ensemble du Quai d’Orsay et des services secrets. Est-ce vrai ?
R - Je n’en sais rien, posez donc la question au président.
Q - C’est vrai, c’est pathétique, c’est-à-dire que les services de l’Etat sont moins compétents ?
R - Vous ne savez pas si cela est vrai, vous partez là-dessus. Ce que je dis, c’est que les services du Quai d’Orsay, comme d’ailleurs beaucoup de personnes, savaient depuis quelques années qu’il y avait un certain nombre de mécontentements qui montaient, notamment depuis quelques mois. La Tunisie, qui est quand même un pays avec une économie relativement saine par rapport à son environnement, avec une bourgeoisie, avait, depuis la crise, un certain nombre de difficultés portant en particulier sur les jeunes diplômés, très nombreux en Tunisie, qui ne trouvent pas d’emploi.
Par ailleurs, il y avait une grogne qui montait du fait de la captation par une famille, essentiellement celle de la femme de M. Ben Ali, de la répartition de la richesse.
Q - Mais nous l’avons toléré pendant des années !
R - Je voudrais revenir aux principes qui sont ceux de la diplomatie française. C’est le respect de l’Etat de droit, c’est-à-dire que lorsque vous avez un pays avec un gouvernement qui est reconnu par la communauté internationale, il est notre interlocuteur. Nous ne faisons pas d’ingérence dans les affaires intérieures du pays
Q - Mais prenons le cas de l’Egypte avec Moubarak : Alain Juppé a dit que ce régime avait maintenant un peu les aspects d’une dictature, la crise tunisienne est passée.
R - Ne faites pas dire à Alain Juppé ce qu’il n’a pas dit. Il n’a pas employé ce mot.
Q - Il a parlé d’un régime autoritaire pour employer le mot exact. Mais tout le monde le sait et depuis des années. J’avais fait une interview dans les années 1990, 1998 et 1999 à Assouan où la ville avait été bloquée, des militaires étaient partout et on l’avait vidée de ses habitants. Comment ne pas dire que ce régime n’est pas une dictature depuis des années et on dialogue avec lui parce que c’est un Etat !
R - C’est un Etat reconnu par la communauté internationale. Dans le même temps, le troisième principe de notre diplomatie - je vous ai rappelé les deux premiers - c’est d’appeler toujours à plus de démocraties et à plus de liberté.
Q - Mais M. El Baradeï par exemple…
R - Arrêtez de vouloir faire de l’ingérence dans un Etat. Ce n’est pas nous qui allons dire au peuple égyptien que nous soutenons l’un des candidats à l’élection présidentielle. Que diriez-vous si un autre Etat, les Etats-Unis ou la chine venait dire qu’ils soutiennent « M. un tel » ou « Mme une telle ». Quelle est cette conception des relations internationales ? Je suis ministre des Affaires étrangères.
Q - Souvent en coulisse, il ne faut pas non plus être naïf, il y a des choses qui se font dans la diplomatie secrète…
R - Il y a aussi des messages qui peuvent d’autant mieux passer et avoir d’autant plus de résultats s’ils se font discrètement et non pas avec une arrogance que l’on reproche trop souvent aux Français dans un certain nombre de domaines. Il faut que nous gardions cela à l’esprit, tous les pays n’ont pas la même conception de la démocratie que nous, ni les mêmes critères.
Q - Bien sûr, mais ce que je veux dire c’est que si l’on est face à un mouvement historique de démocratisation du monde arabe, peut-être faut-il lui donner un signe. Un exemple précis : la France, dans le cas précis, peut-elle avoir un mandat international à l’égard de Ben Ali ? Voilà un geste qui serait perçu par le monde arabe aujourd’hui comme un geste qui nous rapprocherait de la démocratie.
R - Vous savez sans doute qu’il y a un certain nombre de procédures, lesquelles partent de la justice du pays concerné. Là, vous me dites que nous devons indiquer à la justice de la Tunisie qu’elle doit entrer dans la procédure. Vous vous trouvez dans le système de l’ingérence.
Q - M. Kouchner a été ministre des Affaires étrangères avant vous, c’est lui qui a inventé le droit d’ingérence et il était le ministre des Affaires étrangères du président de la République.
R - C’est lui qui l’a inventé, avec parfois une certaine limitation. Il faut faire extrêmement attention à cela si vous ne voulez pas avoir aussi un rejet de notre pays. Je vous l’ai dit, la France défend partout - et c’est l’un de ses principes - la démocratie, les libertés. Elle incite les gouvernements à aller vers davantage.
Aujourd’hui nous avons une situation dans le monde arabe, mais pas simplement, qui est très différente selon les pays et c’est aussi cela qu’il faut regarder. La situation en Tunisie est celle d’une situation économique relativement prospère, avec une classe moyenne. En Egypte, la situation est celle d’une économie en grande difficulté, et avec de très gros problèmes sociaux. Au Yémen, c’est encore d’autres données. Et c’est ce que mon voyage au Moyen-Orient et mon écoute de mes interlocuteurs m’a fait percevoir, il y a aujourd’hui la montée d’une crainte extrêmement importante et une tension extrêmement importante entre les chiites et les sunnites. C’est aussi un contexte général qui touche aussi bien les mouvements sociaux, comme en Egypte où les frères musulmans sont très présents, que la situation au Liban et dans l’ensemble de la zone, y compris en Iran../.