
PHOTOGRAPHE
Raymond Depardon a une formation de photographe. Né en 1942 dans une famille de cultivateurs, il n’a que 12 ans lorsqu’il fait ses premières photos, la ferme familiale. Apprenti à seize ans de Louis Foucherand, photographe indépendant, il commence à faire des piges pour l’agence Dalmas en 1959. En 1967, il confonde l’agence Gamma et multiplie les reportages dans le monde. Un des traits les plus caractéristiques de son œuvre photographique est la revendication de la subjectivité du photographe et de sa volonté de photographier des « temps morts », ce en quoi il se détache de l’école du reportage humaniste européenne de Cartier-Bresson et se rapproche de l’école américaine et des photographes tels que Walker Evans et Robert Frank.
CINEASTE
Depardon se frotte pour la première fois au cinéma en 1963 et réalise de nombreux courts-métrages, dont le plus connu, Ian Pallach relate les obsèques d’un étudiant tchèque qui s’immola en 1969. Raymond Depardon vient au long métrage en 1974, année ou il réalise 50,81 %, un documentaire sur la campagne présidentielle à la demande du candidat Valéry Giscard d’Estaing. Sa projection sera longtemps refusée par le nouveau président, et ce n’est que 28 ans plus tard en 2002 que le film , renommé 1974, une partie de campagne est diffusé à la télévision et au cinéma. A un travail de documentariste appris sur le tas, il allie un sens de la prise de vue que son métier de photographe rend particulièrement aigu. Ses films suivants ne font que confirmer un sens inné de la prise d’images et une capacité à analyser et à porter un regard critique sur les grands sujets de société. En faisant souvent l’économie d’une voix off qu’il juge parasitaire, il rend compte des réalités en mettant en scène de vrais personnages qu’il rend acteurs de leur propre drame c’est la cas dans Faits divers et plus tard dans Délits flagrants. Avec la série Profils paysans, il revient au plus près de ses racines en montrant le monde paysan d’aujourd’hui. Aucun autre cinéaste n’aurait pu accepter avec une telle sérénité ces longs silences, ces mois d’apprivoisement à distance nécessaire avant qu’un échange verbal soit possible. Ce cycle est également présenté au festival du film de Jérusalem avec en exclusivité la projection du dernier volet « La vie moderne ».
Artiste aux multiples facettes, Raymond Depardon s’est imposé au fil des années comme une figure incontournable de la création contemporaine. Son œuvre se caractérise par la récurrence de thèmes qui lui sont chers et que reflète ce cycle de 8 films : son métier de grand reporter (Reporters, Les années déclic, 1974 une partie de campagne), la justice au quotidien (Délits flagrants, 10e chambre, instants d’audience) et le monde paysan d’aujourd’hui (Profils paysans).
Sous le regard d’un chat
Pour Raymond Depardon, la meilleure façon de filmer les autres est de s’exonérer de tout point de vue moral et de regarder les personnes filmées avec le regard du chat, cet animal silencieux, attentif et hypersensible à tout ce qui bouge autour de lui, les bruits, les gestes, les paroles . Mais le chat est aussi un animal énigmatique sur ce qu’il peut bien penser de tout ce qu’il observe. Etre sous la caméra de Depardon, c’est être sous le regard d’un chat, se sentir regardé avec la plus grande attention mais sans repère possible sur ce qu’il pense ou ce qu’il éprouve. Très vite, comme avec un chat, les personnes filmées oublient la présence de la caméra de Depardon ou alors, par instants, s’adressent à elle - plus qu’à lui - comme à un témoin énigmatique, sur lequel ils projettent ce qu’ils veulent ou ce dont ils ont besoin.
Alain Bergala, critique et professeur de cinéma