Syrie - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « BFM TV - RMC » (Paris, 02/03/2015)

Q - Le voyage de nos quatre parlementaires en Syrie était-il connu ? Est-ce que vous saviez que ces quatre parlementaires allaient se rendre en Syrie, et pour trois d’entre eux, rencontrer Bachar al-Assad ?

R - On m’avait dit qu’il y avait une initiative de cette sorte. Je n’en connaissais pas les détails et j’avais fait dire que je la désapprouvais tout à fait.

Q - Donc vous saviez ?

R - Oui, on m’en avait parlé.

Q - Le « on », ce sont vos services ?

R - Mon attaché parlementaire m’a dit que certains parlementaires voulaient aller là-bas et j’ai dit que c’était absurde.

Q - Vous avez essayé de les dissuader de partir ?

R - Ils connaissaient ma position, la position du gouvernement français. Vous m’interrogez sur ma réaction ? Ma réaction, c’est condamnation et consternation, parce qu’il y a une politique de la France. Les parlementaires sont absolument libres mais, finalement - je vais être un peu grossier - aller servir la soupe à M. Bachar al-Assad, c’est absurde, quand on connaît la réalité de la situation syrienne. Au départ, il y a trois ou quatre ans, il y avait des manifestations de jeunes, et les choses ont été traitées de telle manière par M. Bachar al-Assad qu’aujourd’hui il y a 220.000 morts.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Bachar al-Assad et les terroristes de Daech, c’est l’avers et le revers d’une même médaille ; ils se soutiennent les uns, les autres. D’ailleurs, au départ, c’est en libérant des prisonniers que M. Bachar al-Assad a encouragé le mouvement terroriste. Donc, croire que Bachar peut être l’alternative au terrorisme, c’est complètement absurde. Comment voulez-vous imaginer qu’une population qui a souffert, avec 220.000 morts et des millions de déplacés, tout d’un coup dise : « Bachar est notre sauveur » ? Cela n’a aucun sens. Donc je condamne cette initiative.

En même temps, c’est assez consternant. Les parlementaires, encore une fois, sont libres mais qu’on ne puisse pas réfléchir à tout cela alors qu’on est un parlementaire, donc quelqu’un de majeur, qui doit réfléchir, c’est absurde.

Q - Ils doivent être sanctionnés ?

R - Non, ce n’est pas mon affaire.

Q - Leur explication est claire : sur le fond, ils disent : « Assad est notre ennemi, d’accord, c’est un ennemi, mais est-il interdit de discuter avec un ennemi, avec son ennemi ? »

R - Vous comprenez bien - et vous l’avez vu immédiatement, relayé le cas échéant par la presse - qu’il se sert de cela. Bachar al-Assad est responsable de la situation. Ce n’est pas lui qui incarne l’avenir de la Syrie. J’ai d’ailleurs écrit récemment, avec mon collègue britannique, le ministre des affaires étrangères britannique, une tribune expliquant tout cela.

Quelle est la solution là-bas ? La solution est politique. Ce qu’il faut et ce à quoi nous travaillons, avec d’autres pays - vous avez cité les Russes, mais aussi des pays arabes, - c’est à une solution qui préserve l’unité de la Syrie - c’est très compliqué - et qui respecte les communautés. Dans cette solution il faudra qu’il y ait non pas Bachar, qui est absolument déconsidéré, mais certains éléments du régime, plus l’opposition modérée ; d’ailleurs cette semaine nous allons recevoir l’opposition modérée en France. Vous avez peut-être vu - c’était une dépêche d’hier - que l’opposition, courageuse, a dit : « la politique de la France est une politique exemplaire ». Depuis le début, nous sommes des gens pragmatiques. Nous savons bien que ce n’est pas la solution militaire qui va l’emporter et qu’il faudra donc qu’il y ait un accord, mais pas avec M. Bachar al-Assad, avec certains…

Q - Vous mettez Bachar al-Assad et Daech sur le même plan ?

R - Absolument. Ils sont coresponsables. D’ailleurs, est-ce que vous voyez, dans certains endroits, que M. Bachar al-Assad attaque Daech ? Non, jamais.

Q - Laurent Fabius, l’Espagne a rouvert son ambassade à Damas.

R - Oui, et alors ?

Q - Il y a actuellement des discussions, parrainées par Moscou d’ailleurs, entre Assad et une certaine partie de l’opposition syrienne.

R - Vous avez entendu ce que je vous ai dit ? J’ai dit qu’il fallait qu’il y ait, dans la solution politique, certains éléments du régime et l’opposition, mais pas M. Bachar al-Assad. Voilà.

Q - Qui contrôle encore plus ou moins 60 % de son pays...

R - Oui, enfin ! Quand on dit qu’il contrôle, c’est largement le Hezbollah…

Q - Le Hezbollah, allié de l’Iran chiite. Quelles sont les trois personnes qui accompagnaient ces parlementaires, vous les connaissiez, vous, au Quai d’Orsay ?

R - Qui ça ?

Q - Ces trois personnes, on a beaucoup parlé de trois personnes qui accompagnaient, des hommes d’affaires…

R - Non, je ne sais pas, je n’en sais rien.

Q - Vous ne connaissez pas !

R - Vous faites très bien votre travail mais un conseil, ne vous appesantissez pas sur ce point-là.

Q - Sur ce voyage-là…

R - Oui, cela ne mérite pas…

Q - Ça ne mérite rien ?

R - Cela ne mérite…

Q - Du mépris ?

R - Non, j’ai dit condamnation…

Q - C’est une forme de mépris.

R - Non, ce n’est pas mon genre, mais je pense qu’imaginer que la politique extérieure de la France, ce devrait être M. Bachar al-Assad… S’ils ont des loisirs, ils peuvent les occuper autrement.

(…)./.

Dernière modification, le 03/03/2015

haut de la page