Entretien du président de la République, M. François Hollande, avec « TF1 » - extraits (Paris, 15/09/2013) (…)

Q - La Syrie tout d’abord : les dernières tractations diplomatiques à Genève entre les Américains et les Russes ont débouché sur un accord portant sur le démantèlement des stocks d’armes chimiques syriens avec même la possibilité d’user de la force si Damas n’obtempère pas ; la Chine approuve. Le régime de Damas s’affiche aussi satisfait aujourd’hui. Est-ce que cet accord vous agrée ? Est-ce que vous êtes heureux de cet accord ?

R - D’abord merci d’avoir accepté cet entretien. Il est attendu par les Français car la Syrie, c’est la tragédie la plus grave du début du 21e siècle. 120.000 morts. La moitié de la population est déplacée : deux millions de réfugiés. Et puis le 21 août, dans ce cortège d’horreur, il y a eu un massacre chimique : 1.500 civils, femmes, hommes, enfants ont été tués à travers l’utilisation de gaz.

La première question, comme président de la République, que j’ai eue à régler, pas simplement autour de ma conscience mais de l’idée que je me fais de la France et de ma responsabilité, c’est qu’une réaction était nécessaire, que ce drame n’avait que trop duré et qu’il prenait un tour, à travers les armes chimiques, qui ne pouvait plus être accepté parce que c’était une violation du droit international, de la plus vieille de nos conventions qui proscrit les armes chimiques. Alors, nous avons donc menacé d’utiliser la force à travers des frappes ; pas simplement la France mais aussi les Etats-Unis et, à un moment, le Royaume-Uni.

Q - Vous avez même dit : il faut punir Bachar Al-Assad. Vous ne regrettez pas aujourd’hui ce terme, compte tenu de l’évolution de la situation ?

R - Justement, s’il n’y avait pas eu de réaction, alors qu’est-ce qui se serait passé ? Bachar Al-Assad aurait donc continué à gazer la population ! Bachar Al-Assad niait même, jusqu’à récemment, il y a quelques jours, qu’il avait des armes chimiques ; aujourd’hui, il en fait l’aveu. Les Russes soutenaient Bachar Al-Assad et considéraient qu’il n’y avait rien à faire, en tout cas pas une punition. La pression que la France a exercée - pas simplement la France, les Etats-Unis -, la pression qui a été donc suffisamment forte, a convaincu la Russie, M. Poutine, de prendre une initiative. Tant mieux. Cette initiative a permis d’avoir un accord, là, ces derniers jours.

Q - Mais la France n’était pas présente à Genève. Avez-vous regretté l’absence de la France ?

R - D’abord, que doit-on penser de cet accord ? Je considère que c’est une étape importante, mais ce n’est pas le point d’arrivée. La France n’est pas seule, elle n’a jamais été seule. On me dit : vous êtes avec les Etats-Unis d’Obama. Quel crime y aurait-il d’être avec le président Obama sur cette question des droits essentiels de la personne humaine et de notre sécurité ? Quand il y a des armes chimiques qui sont utilisées, ce n’est pas simplement dans un pays, dans une région, cela peut être partout. La France a considéré que ce qui avait été noué entre les Américains et les Russes ces derniers jours est donc une étape importante.

Qu’est-ce que je vais faire demain ? Je vais recevoir le ministre Kerry, des affaires étrangères, qu’on appelle le secrétaire d’Etat américain et le ministre des affaires étrangères britannique, avec Laurent Fabius. Et nous allons mettre en forme la prochaine résolution du Conseil de sécurité qui va prendre l’accord et le traduire. De quelle manière ? Un, de faire en sorte que les vérifications sur place puissent être faites…

Q - Vous savez que c’est très difficile…

R - C’est très difficile, donc cela mérite effectivement que nous y passions un certain nombre de temps pour être sûrs que les 50 sites soient bien identifiés.

Q - Beaucoup disent qu’il est presque illusoire de demander à la fois le recensement et puis la destruction de ces stocks d’armes…

R - Après, il y a la destruction. Un calendrier a été fixé, sans doute est-il un peu ambitieux, mais enfin on ne va pas se plaindre…

Q - Certains parlent de dix ans…

R - Là, il est dit au premier semestre 2014.

Q - C’est très court…

R - C’est très court. Il faut donc bien intégrer la menace de sanctions si l’accord et le résultat de la résolution du Conseil de sécurité n’étaient pas traduits. Nous devons faire en sorte qu’il y ait la possibilité d’une sanction s’il n’y a pas application. Il y a une étape importante, qui maintenant doit être suivie, de cette résolution devant le Conseil de sécurité, de cette possibilité de sanction en cas de manquement du côté syrien.

Il y a autre chose qui va se produire lundi, c’est le rapport des inspecteurs de l’ONU pour savoir s’il y a bien eu utilisation des armes chimiques et cela aura quelques conséquences sur le processus.

Q - Alors on va revenir à ces preuves évidemment, qui sont très importantes. Quand vous dites « sanctions », qu’est-ce que cela veut dire Monsieur le Président ? Des frappes ?

R - Jusque-là, les Etats-Unis et la France disaient que, puisque le Conseil de sécurité était bloqué, nous étions prêts à envisager des frappes pour faire bouger la Syrie et faire évoluer la diplomatie russe. Convenons que cette stratégie a porté puisque nous en sommes arrivés au point où maintenant la menace de sanctions n’est plus portée par des pays mais pourrait l’être par le Conseil de sécurité des Nations unies ; il prononcera en tout cas le mot « sanctions » puisque c’est dans ce cadre-là que les Russes et les Américains ont convenu de situer maintenant l’inspection, la destruction des armes chimiques en Syrie.

Q - N’est-ce pas une façon pour Vladimir Poutine de gagner du temps ? Aujourd’hui peut-on faire confiance - la question est peut-être brutale - à Vladimir Poutine ? Au fond, les frappes sont différées…

R - On ne peut pas à la fois nous dire d’aller vers les Russes parce que cela peut être une occasion de sortie de cette crise et, en même temps, qu’on ne peut faire confiance aux Russes ! La meilleure façon de nous faire confiance mutuellement, c’est de passer devant le Conseil de sécurité. Jusque-là, les Russes et les Chinois bloquaient le Conseil de sécurité. Les Russes avaient posé trois fois leur veto depuis le début de la crise syrienne. Cette fois-ci, puisqu’ils sont partie prenante de cet accord, ils pourront être aussi juges de son application et de son exécution. Ils sont donc partie prenante d’une éventuelle sanction si le Conseil de sécurité en jugeait ainsi, faute de participation des Syriens. Quand je dis des Syriens, du régime syrien, je parle de l’opposition démocratique parce qu’il faut bien voir que Bachar Al-Assad n’est pas le représentant de la Syrie. Pour la France, les représentants de la Syrie, c’est l’opposition démocratique, ce ne sont pas les djihadistes non plus parce que finalement les djihadistes, les islamiques radicaux et le régime de Bachar Al-Assad se donnent la main, les uns pour justifier leur maintien au pouvoir - Bachar Al-Assad -, les autres pour justifier de leur installation en Syrie. Il faut arrêter ce conflit. Et donc la prochaine étape, après le Conseil de sécurité, qui va se mettre sur la question des armes chimiques…

Q - Et la France pourrait être à l’initiative et rédiger cette résolution ?

R - Oui, nous allons dès demain y travailler avec les ministres des affaires étrangères américain et britannique. Ensuite, Laurent Fabius se rendra en Russie pour rencontrer son homologue pour terminer ce processus et nous pourrions faire voter cette résolution avant la fin de la semaine.

Est-ce que nous en aurions, pour autant, terminé ? Il y a toujours ces violences, il y a toujours cette guerre en Syrie et la prochaine étape doit donc être de trouver la solution politique à la crise syrienne. Nous pourrions le faire si chacun est conscient de la gravité de la situation mais aussi de l’opportunité qui nous est donnée. Nous pourrions le faire dès l’Assemblée générale des Nations unies à la fin du mois de septembre.

Q - Et vous-même, président français, vous souhaitez le départ de Bachar Al-Assad ?

R - Je l’ai toujours dit, mais la meilleure des façons de l’obtenir, c’est d’avoir cet accord politique et d’être sûr que ceux qui vont être chargés de la transition soient des démocrates. Il ne s’agit pas d’installer ceux que nous avons combattus au Mali ou, il y a quelques mois, en Libye. Nous faisons attention de ne pas installer ceux que nous considérons comme aussi dangereux que Bachar Al-Assad, puisque Bachar Al-Assad et les djihadistes sont des massacreurs.

Q - Il y a le problème des réfugiés aussi, Monsieur le Président. Est-ce que la France compte en accueillir puisqu’on sait que la population fuit le pays par dizaines de milliers ?

R - J’ai cité ce drame : deux millions de réfugiés qui créent une situation épouvantable en Jordanie, au Liban, en Turquie, autant de pays amis qui se trouvent déstabilisés. Je pense notamment au Liban et à la Jordanie, parce que ce sont des pays fragiles compte tenu de l’importance des réfugiés. A partir de ce constat, oui, nous devons prendre notre part mais si j’ai voulu une solution politique, si j’ai voulu faire pression sur le régime syrien, c’est bien pour arrêter cet engrenage. Ce serait quand même un paradoxe où on laisserait faire et en même temps on serait amené à accueillir des réfugiés en toujours plus grand nombre ! Je m’y refuse. Je veux une solution et je dois dire que les Français se sont beaucoup interrogés, je les comprends…

Q - Ils ont même rejeté l’idée de frappes…

R - Oui… après l’exemple irakien où la France n’était pas allée et heureusement, après cette guerre en Afghanistan qui a duré onze ans - j’ai d’ailleurs moi-même retiré les forces françaises d’Afghanistan. Et puis il y a eu la Libye, qui n’a pas donné tous les résultats escomptés, même si au Mali nous pouvons être fiers d’une opération pleinement réussie.

Je comprends donc les Français qui cherchent une autre solution et qui peuvent se dire : « c’est bien loin et ce n’est pas notre affaire ». Si, c’est notre affaire. La sécurité de la France, c’est ma responsabilité. Donc il est vrai que je veux que nous puissions - parce que nous devons être fiers de ce que nous avons fait, la pression que nous avons exercée, avec les Etats-Unis, a payé -, maintenant, que nous avons réussi, chercher la solution politique à ce conflit.

Q - Mais vous n’avez pas été surpris - si on reprend la genèse très rapidement bien sûr -, par les décisions et de David Cameron et de Barack Obama de consulter le Parlement et au fond j’allais dire de lâcher un peu la France…

R - Chacun a ses institutions. En France, vous savez que le président de la République a des prérogatives. Cela nous rend plus prompts, plus forts…

Q - Vous n’avez pas pensé vous aussi à consulter le Parlement ?

R - Bien sûr que je suis soucieux de ce que peut représenter le Parlement, de ce qu’il peut aussi prononcer mais je n’ai pas eu à le faire puisqu’aujourd’hui nous sommes dans une phase qui nous permet de penser sérieusement qu’il y a maintenant une issue diplomatique et politique. Mais je l’indique, pour être tout à fait clair devant vous : l’option militaire doit demeurer, sinon il n’y aura pas la contrainte. Je souhaite qu’elle soit d’ailleurs exercée par le Conseil de sécurité des Nations unies.

(…)

Q - Un tout dernier mot peut-être, Monsieur le Président, sur la Syrie : l’opération au Mali avait montré l’efficacité de l’armée française. Aujourd’hui, cette opération en Syrie a été plus chaotique ou en tout cas il y a eu des annonces, des reculs des Américains. Ce sont des moments très difficiles dans l’exercice d’un pouvoir présidentiel. Est-ce qu’au fond cet épisode syrien, vous ne le regrettez pas ou en tout cas vous ne vous êtes pas senti mal à l’aise à certains moments ?

R - D’abord, je veux exprimer toute ma reconnaissance à l’armée française au Mali, admirable force qui a été capable de rendre à ce pays du Mali sa souveraineté - je vais y aller dans peu de jours et ce sera l’occasion de saluer toute l’opération, du début où j’ai pris la décision, jusqu’à la fin, il y a eu une élection présidentielle. Le nouveau président a été installé et j’irai à sa rencontre la semaine prochaine.

Je veux aussi saluer aussi l’armée française qui était prête à organiser les frappes, à les mettre en œuvre dès que j’en aurais pris la décision. Son rôle n’est pas de décider. Son rôle, c’est de permettre au président de la République au nom de tous les Français, de prendre l’option qui paraît la meilleure. Nous n’avons pas pris cette option. Finalement la menace de frappe, l’efficacité des frappes, car elles auraient été tout à fait pertinentes et graduées, proportionnées et nous n’aurions pas eu à survoler le territoire syrien, c’est vous dire la qualité de notre défense. Mais le fait que cette menace ait existé a permis d’arriver à la solution politique. Donc il n’y a pas de diplomatie possible s’il n’y a pas aussi une crédibilité.

La France est une nation souveraine. Je ne dépends pas de quelque pays que ce soit, ni pour le Mali ni pour la Syrie. J’engage la France ou je ne l’engage pas quand je considère que ce sont nos intérêts essentiels qui sont en cause. Et là, comme nous n’avons pas engagé cette force, nous l’avons utilisée dans sa menace même, pour arriver à la solution que les Français souhaitaient, que le monde souhaitait, c’est-à-dire une solution diplomatique (…)./.

Dernière modification, le 17/09/2013

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