Syrie - Rencontre de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec l’association de la presse anglo-américaine (Paris, 16/04/2015)


Ce vers quoi nous travaillons, je vous le confirme de manière tout à fait explicite même si les voies de ce travail doivent être discrètes ou secrètes, c’est à une solution politique qui fasse une union entre des éléments du régime de M. Bachar Al-Assad - mais pas lui - et l’opposition.

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Q - Sur la question syrienne qui nous accable depuis 2011, depuis un certain temps, on organise des conférences auxquelles il y a une grande participation avec des engagements et des promesses, mais quand il s’agit de sortir les fonds, rien ne vient. Que peut-on faire selon vous ?

R - Il y a plusieurs aspects à la tragédie syrienne. Vous avez pris l’un des plus importants qui est la dimension humaine. Lorsque l’on fera l’histoire de la tragédie syrienne, on s’apercevra que c’est l’un des plus grands drames humains, peut-être même le plus grand de ce début de siècle. On cite toujours le chiffre du nombre de morts qui ne cesse d’augmenter - 220.000 voire 230.000 – mais, au-delà, il y a toutes les populations déplacées et toutes les conséquences sur les pays voisins. On sait que c’est une situation effrayante et pour y faire face - je parlerai de la solution politique dans un instant -, il faut abonder, augmenter les financements, ce que vous appelez les « pledges » qui ne sont pas limités à cette question. Dans les conférences, on entend des chiffres énormes et si on fait le point, deux ou trois ans plus tard, les chiffres sont ce qu’ils sont mais la réalité n’est pas là. Je ne peux que souscrire à cette nécessité d’augmenter les financements et les aides humanitaires quels qu’ils soient.

Si on va au fond de la question il faut essayer de casser la cause pour casser l’effet de la tragédie syrienne. Je ne reviens pas sur les causes, sinon tout de même pour nous rappeler à tous que la tragédie syrienne a commencé par une révolte tout à fait localisée, dans un petit village avec seulement quelques jeunes gens au moment du Printemps arabe. Cette révolte a été traitée de telle façon par M. Bachar Al-Assad, à une époque où il n’y avait pas de terrorisme, qu’aujourd’hui on arrive à la situation effrayante que l’on connaît. Je me souviens très bien - je venais juste d’arriver au gouvernement – que lors de la réunion de Genève I, en juin 2012, la plupart d’entre nous pensait que nous trouverions une solution, que nous réglerions cela à court terme. Je me souviens très bien que, dans les couloirs, la discussion tournait autour du fait de savoir où l’on enverrait M. Bachar Al-Assad.

En fait, cela ne s’est pas passé ainsi ; je ne reviens pas sur la genèse de tout cela.
Où en sommes-nous aujourd’hui ? Nous avons un pays complètement dévasté, éclaté avec d’une part M. Bachar Al-Assad et, d’autre part, Daech, même s’il y a d’autres groupes terroristes et également une opposition avec des nuances et des difficultés pour exister.

Je ne sais pas si c’est le cas aux États-Unis ou en Grande-Bretagne mais on sent monter le raisonnement suivant : « tout le monde sait que M. Bachar Al-Assad est un tyran épouvantable, qualifié de criminel contre l’humanité, mais comme Daech agit vraiment de manière effrayante, entre deux éléments effrayants, il faut choisir le moins mauvais, alors soutenons M. Bachar Al-Assad ».

La France ne partage absolument pas cette analyse, pas seulement pour des raisons morales, même si elles existent. Il est avéré qu’il a utilisé l’arme chimique contre son peuple, encore récemment, cela est attesté avec le chlore. Il est à l’origine d’un conflit abominable et il a lui-même aidé Daech au début en libérant un certain nombre de prisonniers.

Au-delà de cet aspect moral, cela ne nous semble absolument pas efficace. En effet, en admettant que l’on considère que M. Bachar Al-Assad est l’avenir de son peuple, proposez cette solution à la population syrienne et au moins la moitié va se diriger vers les groupes terroristes car elle ne peut pas accepter que l’avenir soit celui considéré comme à l’origine du drame.

Ce vers quoi nous travaillons, je vous le confirme de manière tout à fait explicite même si les voies de ce travail doivent être discrètes ou secrètes, c’est à une solution politique qui fasse une union entre des éléments du régime de M. Bachar Al-Assad - mais pas lui - et l’opposition.

Nous voulons en effet éviter ce qui s’est passé en Irak, c’est-à-dire, qu’il y ait un effondrement total de la structure syrienne déjà en difficulté. Si nous n’avons pas une perspective d’alliance avec ces éléments du régime, la Syrie durablement sera éclatée. Cela ne veut pas dire que nous donnons les noms car si on fait cela, l’élément en question a de grandes chances quelques jours plus tard d’être assassiné.
Nous travaillons avec les pays arabes, avec les Américains, les Russes, pour tenter de trouver cette solution. L’élément commun entre ces groupes qui se combattent, c’est une Syrie unie qui reconnaisse les droits à chaque communauté et à chaque individu d’exister en son sein. C’est très difficile, c’est très ambitieux mais il nous semble que c’est la seule perspective possible.

Il y a des combats à mener mais la solution est politique. Elle ne peut pas être militaire puisqu’il y a des grandes puissances qui se font conflit, par personne interposées. Peut-être peut-on venir à bout de tel élément proprement syrien, mais on ne viendra pas à bout de l’Iran, de la Russie ou de tel ou tel pays arabe voire d’autres grandes puissances.

C’est cet axe que défend la France. Il y a des éléments qui malgré le côté dramatique de la situation vont dans ce sens. Vous avez vu qu’a eu lieu une réunion de l’opposition à Moscou ; il y aura une réunion générale de l’opposition qui normalement devrait avoir lieu en Arabie saoudite avec des personnes qui ont des différences entre eux mais si on peut rassembler cette opposition, c’est une bonne chose. Il y a aussi des contacts ou en tout cas des réflexions qui sont menés par rapport au régime lui-même mais cela ne peut pas concerner M. Bachar Al-Assad.
(…)./.

Dernière modification, le 17/04/2015

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