YEDIOT AHARONOTH. Interview de Bernard Kouchner

ENTRETIEN DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, BERNARD KOUCHNER, AVEC LE QUOTIDIEN ISRAELIEN "YEDIOTH AHARONOTH"
(Paris, 15 novembre 2009)

Q - (Concernant une citation du ministre des Affaires étrangères mettant en cause la volonté de paix d’Israël, extraite d’une interview accordée à la radio)

R - Je suis heureux de me rendre en Israël. J’ai l’intention de revoir tous les amis que j’ai chez vous, et mes amis au gouvernement.

J’aimerais vous citer la phrase exacte telle que je l’ai dite à la radio : "Ce qui nous attriste beaucoup et ce qui me choque, c’est que dans le passé, il y avait en Israël un grand mouvement de la paix. Il y avait une gauche qui faisait entendre sa voix, et il y avait une aspiration à la paix. Il me semble, et j’espère que je me trompe complètement, que cette aspiration a disparu, et que l’on n’y croit plus". Vous voyez, cela ne signifie rien. C’est une expression de regrets, et j’espère avoir mal déchiffré la situation en Israël.

Je suis un grand ami d’Israël, je souhaite la paix, et je me suis battu pour cela de longues années. La paix et un Etat palestinien, qui seul pourra garantir la sécurité d’Israël. Un Etat palestinien indépendant et viable - ce sont des éléments qui ont été également évoqués, pour la première fois, par Benyamin Netanyahou lors de son discours de Bar-Ilan. La France a dit clairement la même chose, lors du discours du président Sarkozy à la Knesset, puis à Ramallah : il faut un Etat palestinien démocratique aux côtés de l’Etat d’Israël, de façon à ce qu’il y ait au moins deux Etats démocratiques dans cette région.

Q - Alors à vos yeux, il existe toujours en Israël cette aspiration à la paix ?

R - Je l’espère, je le veux, je le souhaite et je ne demande que cela. Est-ce la même chose que dans les années dont je parle, celles où il y avait de grandes manifestations pour la paix ? Non, ce n’est plus la même chose. Je me souviens de manifestations et de places noires de monde. Je me rappelle Begin et Rabin parlant à la foule. Begin était de droite, et je ne critique pas M. Netanyahou pour être de droite, de même je n’approuvais pas automatiquement Rabin parce qu’il était de gauche. Ce n’est pas cela le problème. J’aime la démocratie israélienne. Il y a eu un changement de gouvernement, un changement de majorité, je le comprends très bien.

Q - (Concernant la stagnation du processus politique)

R - Cette stagnation nous attriste beaucoup, aussi bien pour nos amis israéliens que pour nos amis palestiniens. Ne vous méprenez pas quant à vos amis. La France est l’amie d’Israël, et si la sécurité d’Israël est menacée, nous serons à ses côtés. C’est très clair. Je pense que, concernant le Proche-Orient, la France a fait tout ce qu’elle pouvait pour mettre fin à cette stagnation. Quant à l’Iran, qui est un véritable problème, j’espère qu’il ne constituera pas une menace pour la région, nous avons une position très claire là-dessus.

Q - Ce n’est pas le seul malentendu lié à votre visite en Israël. Votre visite a été reportée il y a quelques semaines. La raison officielle était un problème d’agenda, mais les médias israéliens et français ont évoqué un désaccord concernant votre visite à Gaza, qui était destinée, entre autres, à l’inauguration d’un hôpital. Votre prochaine visite ne devrait pas inclure Gaza, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

R - C’est l’affaire des Israéliens et je le regrette beaucoup car le gouvernement et Benyamin Netanyahou avaient approuvé notre participation à la reconstruction de l’hôpital al-Qods. Ce n’était pas vraiment un obstacle à ma visite en Israël. Le véritable obstacle c’est Gaza, et nous ne l’avons jamais caché. Il est évident que le gouvernement israélien n’a pas voulu que je me rende à Gaza. Vous savez sûrement que j’ai longtemps travaillé comme médecin à Gaza. Je n’y vais pas pour découvrir Gaza, je la connais très bien.

Q - (Concernant le rapport Goldstone)

R - Nous avons demandé aux Palestiniens de revoir le texte qu’ils ont déposé à Genève. Il ne nous semblait pas correspondre à la réalité. Je ne parle pas du rapport Goldstone lui-même mais du texte qui l’accompagnait. Nous avons commencé à débattre du sujet et avons demandé que le vote du texte soit repoussé. Comme il n’y a pas eu de report, nous n’avons pas participé au vote. La deuxième fois, nous nous sommes abstenus lors du vote sur le transfert du rapport à l’Assemblée générale de l’ONU. Notre position est claire, nous avons toujours dit que nous voulions qu’il y ait du côté israélien une commission d’enquête indépendante. Ce n’est pas que nous adoptons une position inamicale, mais que, face à de telles accusations, cela me semble normal. Qui plus est, c’est dans l’intérêt d’Israël.

Q - Les dirigeants israéliens ont qualifié le rapport de récompense au terrorisme.

R - Je ne pense pas que ce soit le cas. La position française était claire, nous nous sommes opposés à l’entrée de l’armée israélienne dans Gaza et nous l’avons dit à l’époque, en tant qu’amis. Si des amis ne se parlent pas franchement, ce ne sont pas de véritables amis. Nous avions dit de manière très claire que ce n’est pas bon pour l’image d’Israël dans le monde.

Q - Par le passé, vous avez parlé d’Abou Mazen comme d’un atout pour la région.

R - Je pense que la génération qui a succédé à Yasser Arafat est celle avec qui il faut parler. C’est mon avis et c’est pourquoi je le dis franchement : pour l’heure, Mahmoud Abbas est le représentant élu pas le Congrès du Fatah, il possède une légitimité que certains contestent, pas moi. Nous ne dialoguerons pas avec le Hamas, c’est tout à fait clair. Si les Palestiniens choisissent de s’unir et de parler entre eux, ce que nous souhaitons, peut-être que nous changerons de politique. Pour l’heure, la France ne parlera pas avec le Hamas. Abou Mazen est un ami que je connais de longue date. J’ai pris très au sérieux sa menace de ne pas se représenter. Si on ne fait pas la paix avec des gens tels qu’Abou Mazen, Saïd Arikat ou Yasser Abd Rabo, avec qui allons-nous faire la paix ? J’espère la paix, je veux voir la paix au Proche-Orient avant de mourir.

Q - Vous pensez que c’est quelque chose que vous verrez ?

R - J’ignore dans combien de temps je mourrais, mais je ne sais pas non plus combien de temps cela prendra pour parvenir à la paix. Le monde entier sait qu’un jour on fera la paix au Proche-Orient, le monde entier sait à quelles conditions, le monde entier reconnaît la nécessité d’y parvenir et le monde entier sait que cela arrivera, mais nul ne sait quand et nul ne sait combien de victimes seront encore nécessaires dans les deux camps.

Q - Le président syrien, Bachar al Assad, que vous avez rencontré en fin de semaine à l’Elysée, comprend-il lui aussi cette nécessité ?

R - Oui, je pense qu’il comprend bien cette nécessité. La France a subi de nombreuses critiques de la part des Américains, d’Israël, et parfois de la part de pays arabes, quand nous avons repris des relations normales avec la Syrie. Mais c’est cela la France, elle a une politique et la volonté de jouer un rôle positif au Proche-Orient. Elle veut que l’Europe joue un rôle politique et ne se contente pas de fournir de l’argent. Nous avons été critiqués, mais je crois que nous avons eu raison. On ne peut faire la paix au Proche-Orient sans la Syrie et on ne peut ignorer l’alliance entre la Syrie et l’Iran. Ce qu’il faut faire c’est exactement l’inverse, offrir à la Syrie un autre air. C’est ce que nous avons fait et plus personne ne nous critique. A mon avis, les Américains, qui ont envoyé dans la région l’émissaire George Mitchell, s’engagent eux aussi sur la même voie.

Q - La France est-elle prête à servir d’intermédiaire entre la Syrie et Israël ?

R - La France est toujours prête à être au service de la paix. Nous ne voulons pas écarter les Américains, loin de nous cette idée-là. Nous reconnaissons le rôle joué par les Etats-Unis, surtout sous l’administration de Barack Obama et Hillary Clinton. Il s’agit d’un processus long et nous faisons ce chemin ensemble. Benyamin Netanyahou était à Paris il y a quelques jours, Bachar al Assad était à Paris en fin de semaine, je pense que c’est là un élément positif, et aucunement négatif, pour la poursuite des discussions.

Q - Avez-vous parlé aussi de Gilad Shalit ?

R - Oui, nous parlons de lui à chaque fois et rencontrons aussi les parents de Gilad. Gilad est franco-israélien, ou israélo-français, et nous en parlons et essayons à chaque fois.

Q - Avez-vous parlé de lui aux Syriens ?

R - Oui. Et je n’en dirai pas plus, mais tous les sujets ont été évoqués.

Q - Avez-vous des informations concernant l’état de santé de Gilad ?

R - Nous savons que les choses ont progressé avec les Allemands et que les contacts concernant un échange de prisonniers se poursuivent. Mais cela, vous le savez aussi bien que moi. Il ne me reste qu’à souhaiter que le processus aboutisse avec succès.

Q - (Concernant les propos négationnistes du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad)

R - Je les condamne absolument et même plus que cela. Sans lien avec mon histoire familiale, je les condamne comme je condamne toute négation d’événements historiques, pas seulement de la Shoah. On en entend beaucoup, c’est à la mode. Il faut y être attentif.

Q - Pourrons-nous un jour parler avec Ahmadinejad ?

R - Moi non. Mais si le processus de paix en arrive au point où c’est le prix à payer, il faudra se poser la question. Je n’y répondrai pas aujourd’hui, car ce n’est pas le cas.

Q - On attend toujours la réponse de l’Iran à la proposition de l’Agence internationale de l’Energie atomique. Combien de temps comptez-vous attendre ?

R - C’est votre façon de formuler les choses, mais en réalité la réponse a pratiquement été donnée et elle est négative. C’est dommage, dommage, dommage. La proposition de la France était d’enrichir de l’uranium pour les besoins du réacteur médical de Téhéran. Pour l’instant la réponse n’est pas positive. Nous avons réclamé que soit prélevée une grosse quantité car nous ne voulons pas que, pendant que nous enrichissons pour eux l’uranium, ils continuent à enrichir eux-mêmes de l’uranium qu’ils pourront utiliser un jour à des fins militaires. Nous avons fait cette proposition avec nos amis américains à Vienne, après la réunion de Genève. Aucune de ces réunions n’a été particulièrement réussie. Nous attendons, ce n’est pas bon et très dangereux.

Q - Ne pensez-vous pas que l’Iran cherche à gagner du temps ?

R - Pour l’Iran, ce n’est pas du temps de gagné, c’est du temps de perdu.

Q - Comment cela ?

R - C’est du temps que l’Iran perd face au danger. Nous ne sommes pas parvenus à faire comprendre aux Iraniens que nous sommes favorables au développement du nucléaire civil, pas à des fins militaires, et que nous sommes prêts à les aider. Il est inconcevable que nous assistions, dans cette région, au développement de l’arme nucléaire par les Iraniens. Ce qui est très important, c’est ce qui se passe en Iran, le mouvement de protestation qui a vu le jour après les élections. C’est un élément qu’il faut prendre en compte, c’est un changement très positif à mes yeux.

Q - Vous avez déclaré qu’Israël ne permettra pas à l’Iran de détenir la bombe.

R - Oui, Israël l’a dit de manière très claire. C’est un gros danger et c’est pourquoi il faut se dépêcher de parler et de faire la paix. Je ne veux pas commenter une éventuelle attaque israélienne, je ne veux pas qu’elle ait lieu.

Q - A votre avis, une attaque israélienne en Iran est-elle toujours possible ?

R - Il faut faire la paix. Seule la paix empêche les attaques./.

Dernière modification, le 24/03/2010

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